Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 7 из 9

Parmi les voisins et clients venus prêter main forte au commerçant, Victoire sentit au bout de peu de minutes que deux plus gros que les autres galopaient en jurant et soufflant, à cinquante ou cent mètres derrière elle. Avisant dans sa course un vélo penché contre un mur à droite, elle en saisit au passage le guidon, l'enfourcha dans le mouvement puis se mit à pédaler frénétiquement. Elle s'était assez entraînée quelques semaines auparavant, elle avait affiné sa pratique de ces machines. Mais celle-ci n'était qu'un foutu vélo vert-de-gris minable au timbre atone, aux jantes oxydées, aux garde-boue vibratiles: dynamo rétive, pédales dépareillées, pignons édentés, fourche asymétrique et pneus à plat. Et pas de pompe. Et la selle déhiscente vous déchirait affreusement le cul. Et la pluie tombait.

Malgré ces handicaps, Victoire parvint à prendre assez de vitesse pour entendre bientôt faiblir les injures et les cris dans son dos. Sous le ciel obscur, sous les lampadaires pâles qui s'allumaient en tous-saillant, elle chercha une sortie du bourg en direction de n'importe où. Bientôt elle dépassa le dernier lampadaire et s'enfonça dans le noir. L'entreprise n'était pas commode: le petit phare jaunasse ne se révélait d'aucune utilité, bientôt elle n'y verrait plus rien. Ses cheveux, de plus, lui tomberaient dans les yeux, l'eau de pluie ruisselant sur son visage achèverait de l'aveugler mais elle continuerait de pédaler, maintenant son cap autant qu'elle le pourrait, concentrant toute son attention sur le bord de la route qu'une ligne blanche discontinue, à moitié effacée, matérialisait tant bien que mal.

Elle roula, quelques autos l'éblouirent en la croisant, î'éclaboussèrent en la doublant mais aucune d'entre elles ne semblait transporter de poursuivants. Au bout de quelques hectomètres il était vraisemblable qu'ils avaient laissé tomber, cependant Victoire ne ralentit point son allure. Trempée jusqu'aux coutures de ses vêtements, grelottante, elle continuait de pédaler de plus belle et tout à son effort n'aperçut pas le pa

Victoire ne reprit conscience que longtemps plus tard, sans ouvrir aussitôt les yeux ni se rappeler quoi que ce fût de son passé, comme elle s'était éveillée quelques mois plus tôt chez Félix mort.

Elle se trouvait alors allongée sous une couverture rêche et raide, tirée sur elle jusqu'au menton. Victoire porta d'abord une main à son front, couvert d'un linge humide plié comme une compresse avant que s'éveillent, l'une après l'autre, des sensations qui faisaient surgir d'abord isolément le souvenir de leur origine puis, s'associant et se recoupant, faisaient renaître la mémoire en général. Une douleur étouffée dans sa tête lui fit se rappeler la barrière et de longues brûlures sur ses mains, ses cuisses et l'une de ses joues lui remémorèrent le roncier, puis elle entrouvrit une paupière. La lumière était faible autour d'elle, d'un jaune un peu rance, à moins que cette impression provînt de l'odeur. Tournant les yeux, Victoire distingua deux hommes assis non loin d'elle dans deux fauteuils disparates et qui la regardaient de part et d'autre d'une lampe à pétrole.

A même son torse nu, l'un d'eux était vêtu d'un anorak beige matelassé dont une manche était déchirée, l'autre d'un tricot marine de camio

Victoire voulut parler, mais d'abord pour dire quoi, puis une nausée l'envahit dès qu'elle essaya d'agiter ses lèvres, si sèches au demeurant qu'elles paraissaient des croûtes grumeleuses et racornies, corps étrangers à sa perso

Ayant hoché la tête – mais dans ce mouvement tout son corps basculait en arrière -, Victoire ferma les yeux – tout bascula de plus belle – puis les rouvrit; précautio

Zéro Mostel revint avec un bol et le tendit à l'homme sec qui en fit boire doucement le contenu à Victoire, par petites gorgées, lui soutenant la tête. Il pouvait s'agir de bouillon de poule en sachet qu'aromatisaient, semblait-il, des herbes. C'était chaud, cela se diffusait lentement et uniformément dans le corps, Victoire se rendormit presque aussitôt après. Quand elle rouvrit les yeux, peut-être le lendemain, elle était seule. Obturé par une feuille de plastique, un trou dans le mur laissait deviner un soleil vif établi haut dans le ciel. La porte de la cabane s'ouvrit, poussée par l'homme sec qui s'immobilisa dans l'embrasure, tenant un lapin mort par les oreilles. Victoire et cet homme échangèrent un regard puis l'homme sourit et, saisissant un long couteau à désosser, d'un geste vif décapita l'animal dont le corps tomba sur ses chaussures et Victoire s'évanouit à nouveau.

L'homme sec s'appelait Castel, Zéro Mostel Poussin. Castel et Poussin répondaient tous deux au prénom de Jean-Pierre donc il serait plus simple, envisagea Poussin tout en remontant l'oreiller de Victoire à son réveil suivant, pendant que Castel faisait cuire le lapin, de nous appeler plutôt par nos noms. Sinon on ne s'y retrouvera plus. Poussin paraissait moins abrupt que Castel, ses manières n'étaient pas si raides: reprenant ses esprits, Victoire avec lui fut un peu rassurée.

Les deux hommes avaient une cinquantaine d'a

Ils menaient cette existence depuis trois ans sans avoir été dérangés. Suite à leur mise à pied dans la même entreprise de composants électroniques où ils exerçaient des fonctions mal rémunérées, plutôt qu'errer dans l'état de chômage en région parisie

C'est avec lui que Victoire s'entendit le mieux, d'abord, lui qui avait soigné les blessures consécutives à sa chute de vélo, puis réparé le vélo. C'est avec lui qu'elle resta les premiers temps à la maison pendant que Castel partait à la pêche, à la chasse, à la recherche des matières premières ou des restes qu'il revenait à Poussin d'accommoder; on causait. Puis ce fut à Castel de se détendre et d'emmener Victoire dans ses expéditions, qui acquit ainsi quelques techniques élémentaires, chasse au merle à l'arc, saisie du goujon à main nue, construction de pièges avec trois grosses pierres et deux brindilles en rupture d'équilibre, toutes choses proscrites par le législateur. Elle s'informa des précautions à prendre dans l'exercice de ces activités menées sans permis, en des temps défendus et des lieux réservés, au moyen d'engins prohibés. Ensemble ils se rendirent aussi la nuit dans les décharges, sur des chantiers, pour y chercher un pot de peinture ou un sac de ciment, du gaz, des fauteuils et tablettes que rafistolerait Poussin.

Par prudence, donc par principe, rare était le recours à l'appropriation, strictement réservée aux biens dont on a besoin neufs, ceux qu'on ne peut remplacer par leur double usagé – somme toute assez peu de choses quand on y pense, moins qu'on croirait. Les ingrédients alimentaires de base, les lames de rasoir, les bougies, à l'occasion le savon. Pour tout le reste on pouvait s'arranger dans le récupéré. Même les chaussures dont le monde se débarrasse souvent à moitié neuves, voire neuves de temps en temps, quoique ce ne soit pas forcément la bo