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Je dois dire que, même dans une petite ville comme Wilno, dans cette province ni lituanie

Bientôt, en effet, un faire-part informait "la société élégante" de Wilno, que M. Paul Poiret lui-même, venu tout spécialement de Paris, allait inaugurer les salons de "Haute Couture Maison Nouvelle", 16, rue de la Grande-Pohulanka, à quatre heures de l'après-midi.

Ainsi que je l'ai dit, ma mère, lorsqu'elle avait pris une décision, allait toujours jusqu'au bout, et même un peu plus loin. Le jour convenu, alors qu'une foule de belles dames grasses se pressait dans l'appartement, elle n'a

Au temps de sa " carrière théâtrale ", en Russie, elle avait co

Vêtu d'un costume de velours noir, j'assistais à l'inauguration; je ne quittais pas des yeux le superbe M. Gubernatis et, quelque vingt-cinq ans après, je m'en inspirai pour le perso

Je ne crois pas que cette petite supercherie ait eu des motifs uniquement publicitaires. Ma mère avait besoin de merveilleux. Elle rêva toute sa vie de quelque démonstration souveraine et absolue, d'un coup de baguette magique, qui confondrait les incrédules et les narquois, et viendrait faire régner partout la justice sur les humbles et les démunis. Lorsqu'elle demeurait, au cours des semaines qui précédèrent l'inauguration de nos salons, le regard perdu dans l'espace, le visage inspiré et ébloui, je sais bien, aujourd'hui, ce qu'elle voyait: elle voyait M. Paul Poiret faire son apparition devant sa clientèle réunie, lever la main, réclamer le silence, et désignant ma mère à l'assistance, vanter longuement le goût, le talent et l'inspiration artistique de son unique représentant à Wilno. Mais elle savait bien, malgré tout, que les miracles se produisent rarement et que le ciel a d'autres chats à fouetter. Alors, avec un de ses sourires un peu coupables, elle avait fabriqué le miracle de toutes pièces et forcé un peu la main au destin – on avouera cependant que le destin est plus coupable que ma mère et qu'il a bien davantage à se faire pardo

Je me souviens encore d'une certaine chanteuse de l'Opéra de Wilno, dont le nom, ou le pseudonyme, était Mlle La Rare. Je devais avoir alors un peu plus de huit ans.

Ma mère et la modéliste étaient sorties du salon, en emportant «le modèle de Paris» pour opérer quelque suprême ajustement. Je demeurai seul avec Mlle La Rare, très déshabillée. Je la contemplai morceau par morceau, en léchant mon rahat-lokoum. Quelque chose, dans mon regard, avait dû paraître familier à Mlle La Rare, parce qu'elle saisit brusquement sa robe et s'en couvrit. Comme je continuais à la détailler, elle courut se réfugier derrière le miroir de la table de toilette. Je me sentis furieux et, faisant le tour de la table, je me plantai résolument devant Mlle La Rare, les jambes écartées, le ventre en avant et me mis à lécher mon lokoum rêveusement. Lorsque ma mère revint, elle nous trouva figés ainsi l'un devant l'autre, dans un silence glacé.

Je me souviens que ma mère, après m'avoir fait sortir du salon, me serra dans ses bras et m'embrassa avec une extraordinaire fierté, comme si j'avais enfin commencé à justifier les espoirs qu'elle avait placés en moi.

Malheureusement, l'entrée du salon me fut désormais interdite. Je me dis souvent qu'avec un peu d'habileté et un peu moins de franchise dans le regard j'aurais pu gagner encore au moins six mois.

CHAPITRE IX

Les fruits de notre prospérité se mirent à pleuvoir sur moi. J'eus une gouvernante française et je fus vêtu d'élégants costumes de velours spécialement coupés pour moi, avec des jabots de dentelle et de soie et, pour faire face aux intempéries, je fus affublé d'une surprenante pelisse d'écureuil dont les centaines de petites queues grises, tournées vers l'extérieur, provoquaient l'hilarité des passants. On me do

– Tu n'arriveras à rien sans cela, me disait-elle, assez mystérieusement.

Une ou deux fois par semaine, lorsque quelques clientes de marque visitaient nos salons, ma gouvernante, après m'avoir brossé, pommadé, relevé mes chaussettes et noué soigneusement l'énorme jabot de soie sous le menton, me faisait effectuer mon entrée dans le monde.

J'allais de dame en dame, faisant ma courbette, ramenant un pied contre l'autre, baisant les mains, levant les yeux le plus haut possible à la lumière, ainsi que ma mère me l'avait appris. Les dames s'extasiaient poliment, et celles qui savaient se montrer particulièrement enthousiastes dans leurs exclamations obtenaient en général un rabais considérable sur le prix du «dernier modèle de Paris». Quant à moi, n'ayant déjà d'autre ambition que de faire plaisir à celle que j'aimais tant, je levais les yeux à la lumière à tout bout de champ, n'attendant même plus qu'on me le demandât -tout au plus me permettais-je, pour ma distraction perso

Souvent, avant de m'endormir, je voyais ma mère entrer dans ma chambre. Elle se penchait sur moi et souriait tristement. Puis elle disait:

– Lève les yeux…

Je levais les yeux. Ma mère demeurait penchée sur moi un long moment. Puis elle m'entourait de ses bras et me serrait contre elle. Je sentais ses larmes sur mes joues. Je finis bien par me douter qu'il y avait là quelque chose de mystérieux et que ces larmes troublantes, ce n'était pas moi qui les inspirais. Un jour, je finis par interroger Aniela là-dessus. Avec l'avenement de notre prpspérité matérielle, Aniela avait été promue au rang de «directrice du perso

Aniela parut gênée. Elle était avec nous depuis ma naissance et il y avait peu de choses qu'elle ignorait.

– C'est à cause de leur couleur.

– Mais pourquoi? Qu'est-ce qu'ils ont, mes yeux? Aniela poussa un gros soupir.

– Ils la font rêver, dit-elle évasivement.

Il me fallut plusieurs a