Страница 7 из 56
Je me mis en position.
Puis je me rappelai que j'avais dans ma poche un morceau de gâteau au pavot que j'avais volé le matin dans l'arrière-boutique d'une pâtisserie située dans l'immeuble, et que le pâtissier laissait sans surveillance lorsqu'il avait des clients. Je mangeai le gâteau. Je me remis ensuite en position et, avec un gros soupir, me préparai à pousser. Je fus sauvé par un chat.
Son museau apparut brusquement devant moi entre les bûches, et nous nous regardâmes un instant avec éto
Je n'avais aucune illusion sur les mobiles de cette soudaine affection. J'avais encore des parcelles de gâteau au pavot répandues sur mes joues et mon menton, collées par mes larmes. Ces caresses étaient strictement intéressées. Mais cela m'était égal. La sensation de cette langue râpeuse et chaude sur mon visage me fit sourire de délice – je fermai les yeux et me laissai faire – pas plus à ce moment-là que plus tard, au cours de mon existence, je n'ai cherché à savoir ce qu'il y avait, exactement, derrière les marques d'affection qu'on me prodiguait. Ce qui comptait, c'est qu'il y avait là un museau amical et une langue chaude et appliquée qui allait et venait sur ma figure avec toutes les apparences de la tendresse et de la compassion. Il ne m'en faut pas davantage pour être heureux, lorsque le matou eut fini ses épanchements, je me sentis beaucoup mieux. Le monde offrait encore des possibilités et des amitiés qu'il n'était pas possible de négliger. Le chat se frottait à présent contre mon visage, en ronro
J'ai toujours pensé depuis qu'il vaut mieux avoir quelques miettes de gâteau sur soi, dans la vie, si on veut être aimé d'une manière vraiment désintéressée.
Il va sans dire que les mots frantzuski posla
CHAPITRE VII
La dramatique révélation de ma grandeur future, faite par ma mère aux locataires du n° 16 de la Grande-Pohulanka, n'eut pas sur tous les spectateurs le même effet désopilant.
II y avait parmi eux un certain M. Piekielny – ce qui, en polonais, veut dire «Infernal». Je ne sais dans quelles circonstances les ancêtres de cet excellent homme avaient acquis ce nom peu ordinaire, mais jamais un nom n'alla plus mal à celui qui en fut affublé. M. Piekielny ressemblait à une souris triste, méticuleusement propre de sa perso
– Quand tu seras…
Il regarda autour de lui avec un peu de gêne, conscient sans doute de sa naïveté, mais incapable de se dominer.
– Quand tu seras… tout ce que ta mère a dit.
Je l'observais attentivement. La boîte de rahatlokoums était à peine entamée. Je devinais instinctivement que je n'y avais droit qu'en raison de l'avenir éblouissant que ma mère m'avait prédit.
– Je serai ambassadeur de France, dis-je, avec aplomb.
– Prends encore un rahat-lokoum, dit M. Piekielny, en poussant la boîte de mon côté. Je me servis. Il toussa légèrement.
– Les mères sentent ces choses-là, dit-il. Peut-être deviendras-tu vraiment quelqu'un d'important. Peut-être même écriras-tu dans les journaux, ou des livres… Il se pencha vers moi et me mit une main sur le genou. Il baissa la voix.
– Eh bien! quand tu rencontreras de grands perso
Une flamme d'ambition insensée brilla soudain dans les yeux de la souris.
– Promets-moi de leur dire: au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny…
Son regard était plongé dans le mien avec une muette supplication. Sa main était posée sur mon genou. Je mangeais mon rahat-lokoum, en le fixant gravement.
A la fin de la guerre, en Angleterre, où j'étais venu continuer la lutte quatre ans auparavant, Sa Majesté la Reine Elizabeth, mère de la souveraine actuelle, passait mon escadrille en revue sur le terrain de Hartford Bridge. J'étais figé au garde-à-vous avec mon équipage, à côté de mon avion. La reine s'arrêta devant moi et, avec ce bon sourire qui l'avait rendue si justement populaire, me demanda de quelle région de la France j'étais originaire. Je répondis, avec tact, «de Nice», afin de ne pas compliquer les choses pour Sa Gracieuse Majesté. Et puis… Ce fut plus fort que moi. Je crus presque voir le petit homme s'agiter et gesticuler, frapper du pied et s'arracher les poils de sa barbiche, essayant de se rappeler à mon attention. Je tentai de me retenir, mais les mots montèrent tout seuls à mes lèvres et, décidé à réaliser le rêve fou d'une souris, j'a
– Au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny…
Sa Majesté inclina gracieusement la tête et continua la revue. Le commandant de l'escadrille «Lorraine», mon cher Henri de Rancourt, me jeta au passage un regard venimeux.
Mais quoi: j'avais gagné mon rahat-lokoum. Aujourd'hui, la gentille souris de Wilno a depuis longtemps terminé sa minuscule existence dans les fours crématoires des nazis, en compagnie de quelques autres millions de Juifs d'Europe.
Je continue cependant à m'acquitter scrupuleusement de ma promesse, au gré de mes rencontres avec les grands de ce monde. Des estrades de l'ONU à l'Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l'Elysée, devant Charles de Gaulle et Vichinsky, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n'ai jamais manqué de mentio
Mais enfin, ce qui est fait est fait, et les os du petit homme, transformés à la sortie du four en savon, ont depuis longtemps servi à satisfaire les besoins de propreté des nazis.
J'aime toujours autant le rahat-lokoum. Cependant, ma mère n'ayant jamais cessé de me voir autrement que comme un mélange de Lord Byron, Garibaldi, d'A
CHAPITRE VIII
A peu près à la même époque, nos affaires prirent meilleure tournure. Les «modèles de Paris» eurent beaucoup de succès et bientôt une nouvelle ouvrière fut engagée pour faire face à la demande. Ma mère ne passait plus son temps à courir de porte en porte: la clientèle affluait à présent dans nos salons. Le jour vint où elle put a