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– T'en fais pas, p'tite tête, on est là!

Il repoussa énergiquement les deux copains qui l'avaient aidé à descendre et mit le cap sur les canettes de bière qui attendaient dans l'herbe. Les deux copains, l'un cintré dans une vareuse kaki, décorations pendantes, casqué, botté, et l'autre, coiffé d'un béret, lunettes au front, veste de Saumur, bandes molletières, me do

– On les aura!

Ils étaient manifestement en train de vivre les meilleurs moments de leur vie. Ils étaient à la fois touchants et ridicules, et cependant, avec leurs bandes molletières, leurs bas de soie sur la tête et leurs profils empâtés, mais résolus, sortant des carlingues, ils évoquaient assez bien des heures plus glorieuses, et puis, je n'avais jamais eu plus besoin d'un père qu'à ce moment-là. C'était un sentiment que la France entière éprouvait et l'adhésion quasi unanime qu'elle do

– Ventre-saint-gris, on va voir ce qu'on va voir!

Après quoi, poussé par moi, il grimpa dans le Potez, rabattit les lunettes sur ses yeux, saisit les commandes et s'élança. Je suis peut-être un peu injuste, mais je crois que ces chères vieilles tiges étaient surtout en train de prendre une revanche sur le commandement français qui les avait empêchés de voler, et que tous leurs «on va leur faire voir» étaient pour le moins autant dirigés contre ce dernier que contre les Allemands.

Au début de l'après-midi, comme je me rendais une fois de plus au bureau de l'escadre pour avoir des nouvelles, un camarade vint me dire qu'une jeune femme me demandait au poste de garde. J'avais une peur superstitieuse de m'éloigner du terrain, convaicu que que l’escadre allait s’envoler et mettre le cap sur l'Angleterre dès que j'aurais le dos tourné, mais une jeune femme est une jeune femme, et mon imagination s'enflammant, comme toujours, d'un seul coup, je me rendis au poste, où je fus assez déçu de trouver une fille fort quelconque, maigricho

La rumeur s'était répandue en fin d'après-midi que la base de Mérignac allait manquer d'essence et les équipages ne quittaient plus leurs machines, par crainte soit de manquer leur tour au ravitaillement, soit de se faire «sucer» l'essence, ou tout simplement de se faire voler leur avion par quelque rôdeur de mon espèce, à la recherche d'un moyen d'évasion. Ils attendaient des ordres, des consignes, des éclaircissements sur la situation, se consultaient, hésitaient, se demandaient quelle était la décision à prendre, ou ne se demandaient rien et attendaient on ne savait quoi. La plupart étaient convaincus que la guerre allait continuer en Afrique du Nord. Certains étaient tellement désorientés que la moindre question sur leurs intentions les mettait hors d'eux. Ma proposition d'aller en Angleterre était toujours très mal accueillie. Les Anglais étaient impopulaires. Ils nous avaient entraînés dans la guerre. A présent, ils se rembarquaient, nous laissant dans le pétrin. Les sous-officiers de trois Potez-63 que j'essayai imprudemment de racoler se groupèrent autour de moi avec des visages haineux et parlèrent de me mettre en état d'arrestation pour tentative de désertion. Fort heureusement le plus gradé, un adjudant-chef, fut beaucoup plus indulgent et plus humain à mon égard. Pendant que deux sous-offs me tenaient solidement, il se borna à me frapper à coups de poing dans la figure jusqu'à ce que mon nez, mes lèvres et mon visage entier fussent inondés de sang. Après quoi, ils me vidèrent une canette de bière sur la tête et me lâchèrent. J'avais toujours mon revolver sous la ceinture et la tentation de m'en servir fut très grande, une des plus grandes de toutes celles auxquelles je fus exposé dans ma vie. Mais il eût été assez incongru de commencer ma guerre en tuant des Français; je m'éloignai donc, essuyant le sang et la bière de mon visage, aussi frustré que peut l'être un homme qui n'a pas pu se soulager. J'ai d'ailleurs toujours éprouvé beaucoup de difficulté à tuer des Français, et, à ma co