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Je me frayai un passage parmi les quelque vingt ou trente généraux qui tournaient en rond, comme des hérons, autour du mirador et pénétrai dans la Centrale.

La Centrale téléphonique de Mérignac était à cette époque, avec celle de la ville de Bordeaux proprement dite, le premier souffle du pays. C'était de Bordeaux que partaient les messages de Churchill, accouru pour essayer d'empêcher l'armistice, des généraux qui essayaient de s'orienter dans l'étendue de la défaite, des journalistes et des ambassadeurs du monde entier qui avaient suivi le gouvernement dans son repli. A présent, c'était plus ou moins fini, et les lignes devenaient étrangement silencieuses, et sur tout le territoire, dans l'armée morcelée, la responsabilité des décisions dans les unités encerclées étant tombée au niveau de la compagnie et parfois de la section, il n'y avait plus d'ordre à do

Je trouvai mon ami le sergent Dufour installé dans la Centrale dont il assurait la permanence depuis vingt-quatre heures, son visage ruisselant de cette sueur de juin qui coulait des pores mêmes de la patrie. Avec son front têtu, le mégot éteint aux lèvres, le visage pris par un poil qui paraissait lui-même particulièrement rageur et pointu, il devait avoir, j'en suis sûr, le même air insolent et narquois au moment de tomber dans le maquis, trois ans plus tard, sous les balles de l'e

Lorsque, dix jours auparavant, j'avais essayé d'obtenir de lui une communication avec ma mère, il m'avait répondu, avec une grimace cynique «que l'on n'en était pas encore là et que la situation ne justifiait pas une mesure aussi extrême». A. présent, il m'avait fait venir lui-même et ce simple fait en disait plus long sur la situation que toutes les rumeurs d'armistice qui couraient. Il m'observait, débraillé, le pantalon débouto

– Brossard part se battre en Angleterre, me dit-il. Je lui ai arrangé une séance d'adieu avec sa femme. T'as pas changé d'avis?

Je secouai la tête. Il fit un geste d'approbation et c'est ainsi que j'appris que le sergent Dufour, depuis plusieurs heures, bloquait toutes les lignes téléphoniques pour permettre à quelques-uns, parmi ceux qui refusaient la soumission et partaient continuer la lutte, d'échanger un dernier cri de tendresse et de courage avec ceux qu'ils quittaient sans doute pour toujours.

Je suis sans rancune envers les hommes de la défaite et de l'armistice de 40. Je comprends fort bien ceux qui avaient refusé de suivre de Gaulle. Ils étaient trop installés dans leurs meubles, qu'ils appelaient la condition humaine. Ils avaient appris et ils enseignaient «la sagesse», cette camomille empoiso

Et il va sans dire qu'ils n'étaient pas tenus par l'idée naïve que ma mère se faisait de la France. Ils n'avaient pas à défendre un conte de nourrice dans l'esprit d'une vieille femme. Je ne puis en vouloir aux hommes qui, n'étant pas nés aux confins de la steppe russe d'un mélange de sang juif, cosaque et tartare, avaient de la France une vue beaucoup plus calme et beaucoup plus mesurée.

Quelques instants plus tard, j'écoutais la voix de ma mère au téléphone. Je suis incapable de transcrire ici ce que nous nous sommes dit. Ce fut une série de cris, de mots, de sanglots, cela ne relevait pas du langage articulé. J'ai toujours eu, depuis, l'impression de comprendre les bêtes. Lorsque, dans la nuit africaine, j'entendais les voix des animaux, souvent mon cœur se serrait quand j'y reco

Le seul mot articulé, burlesque, emprunté au plus humble vocabulaire des mirlitons, fut le dernier. Alors que le silence s'était fait déjà et qu'il durait, sans même un grésillement des lignes, un silence qui semblait avoir englouti tout le pays, j'entendis soudain une voix ridicule sangloter dans le lointain: – On les aura!

Ce dernier cri bête du courage humain le plus élémentaire, le plus naïf, est entré dans mon cœur et y est demeuré à tout jamais – il est mon cœur. Je sais qu'il va me survivre et qu'un jour ou l'autre les hommes co

Je restai là une seconde encore, la casquette sur l'œil, dans ma veste de cuir, aussi seul que des millions et des millions d'hommes l'ont toujours été et le seront toujours face à leur destin commun. Le sergent Dufour m'observait par-dessus son mégot, avec, dans les yeux, cette étincelle de gaieté qui a toujours été, pour moi, chaque fois que je la rencontrai dans les yeux de l'espèce, comme une garantie de survie.

Je m'occupai ensuite de trouver un autre équipage et un autre avion.

Je passai plusieurs heures à errer sur le terrain d'un appareil à l'autre, d'un équipage à l'autre.

J'avais déjà été fort mal reçu par plusieurs pilotes que j'avais essayé de débaucher, lorsque je me rappelai l'immense quadrimoteur Farman tout noir, arrivé la veille sur le terrain, et qui me paraissait de taille à m'emmener en Angleterre. C'était certainement le plus gros avion que j'eusse vu jusqu'alors. Le monstre paraissait inhabité. Par un simple réflexe de curiosité, je grimpai l'échelle et passai la tête à l'intérieur pour voir de quoi cela pouvait bien avoir l'air.

Un général à deux étoiles était en train d'écrire, en fumant sa pipe, sur une table pliante. Un gros revolver à barillet était posé à portée de sa main, sur une feuille de papier. Le général avait un visage jeune, des cheveux gris en brosse et, comme j'émergeais à l'intérieur de l'avion, il posa sur moi un regard absent, puis le ramena sur la feuille et continua d'écrire. Mon premier réflexe fut de le saluer, sans qu'il me répondît.

Je jetai un coup d'œil un peu éto

Je saluai donc encore une fois, me retirai discrètement et fis quelques pas sur la piste, en attendant le coup de feu qui sauverait l'ho

Le général était toujours en train d'écrire. Sa main fine et élégante courait sur le papier. Je remarquai deux ou trois enveloppes déjà cachetées, à côté du revolver. De nouveau, il me jeta un regard et de nouveau, je saluai, et me retirai respectueusement. J'avais besoin de faire confiance à quelqu'un, et ce général, avec son visage jeune et noble, m'inspirait confiance: j'attendis donc patiemment près de l'avion qu'il me remontât le moral. Comme rien ne se passait, je décidai d'aller faire un tour à la section de navigation pour voir où en était le projet de l'escadre d'aller se poser au Portugal, avant de rejoindre l'Angleterre. Je revins au bout d'une demi-heure et grimpai l'échelle: le général écrivait toujours. Les feuilles couvertes d'une écriture régulière s'étaient accumulées sous le gros revolver, à portée de sa main. Brusquement, je compris que loin d'avoir quelque intention sublime et digne d'un héros de tragédie grecque, le brave général faisait tout simplement sa correspondance, utilisant le revolver comme presse-papier. Apparemment, on ne vivait pas dans le même univers, lui et moi. Je fus profondément dépité et découragé, et m'éloignai du Farman, la tête basse. Je revis le grand chef quelque temps après, se dirigeant tranquillement vers le mess, le revolver dans l'étui, la serviette à la main, avec, sur son visage paisible, un air de devoir accompli.

Un soleil sans fin éclairait la faune aérie