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Il me fallut quarante-huit heures pour arriver à Nice, par le train des permissio
Cependant, j'étais loin d'être désespéré. Je ne le suis même pas devenu aujourd'hui. Je me do
J'arrivai à Nice au petit matin et me précipitai au Mermonts. Je montai au septième et frappai à la porte. Ma mère occupait la plus petite chambre de l'hôtel: elle avait les intérêts du patron à cœur. J'entrai. La chambre minuscule, triangulaire, avait un air bien fait et inhabité qui me terrifia complètement. Je me précipitai en bas, réveillai la concierge et appris que ma mère avait été transportée à la clinique Saint-Antoine. Je sautai dans un taxi.
Les infirmières me dirent plus tard qu'en me voyant entrer elles avaient cru à une attaque à main armée.
La tête de ma mère était enfoncée dans l'oreiller, son visage était creusé, inquiet, et désemparé. Je l'embrassai et m'assis sur le lit. J'avais toujours mon cuir sur le dos, et ma casquette sur l'œil: j'avais besoin de cette carapace. Il m'arriva pendant cette permission de garder un mégot de cigare serré pendant plusieurs heures entre mes lèvres: j'avais besoin de me ramasser autour de quelque chose. Sur la table de chevet, bien en évidence dans son écrin violet, il y avait la médaille d'argent gravée à mon nom que j'avais gagnée au champio
– Il te faut une femme à côté de toi, dit-elle, avec conviction.
Je lui dis que tous les hommes en étaient là.
– Ce sera plus difficile pour toi que pour les autres, dit-elle.
Nous jouâmes un peu à la belote. Elle fumait toujours autant, mais elle me dit que les médecins ne le lui défendaient plus. Ce n'était évidemment plus la peine de se gêner. Elle fumait, en m'observant attentivement, et je sentais bien qu'elle faisait des plans. Mais j'étais très loin de me douter de ce qu'elle était en train de combiner. Car je suis convaincu que ce fut à ce moment-là qu'elle eut, pour la première fois, sa petite idée. Je surprenais bien, dans son regard, une expression de ruse, et je savais bien qu'elle avait une idée en tête, mais je ne pouvais vraiment pas deviner, même la co
Le lendemain et le surlendemain, ainsi que je l'appris par la suite, la petite de bo
Encore aujourd'hui, il m'arrive de me demander si je ne suis pas passé sans le savoir à côté du plus grand amour de ma vie.
Quelques jours plus tard, je lus le nom du bon mynheer parmi les victimes d'une catastrophe aérie
Ma permission expirait. Je passai encore une nuit dans le fauteuil à la clinique Saint-Antoine et le matin, les rideaux à peine tirés, je m'approchai de maman pour lui dire adieu.
Je ne sais trop comment m'y prendre pour décrire cette séparation. Il n'y a pas de mots. Mais je fis front bravement. Je me souvenais très bien de ce qu'elle m'avait appris sur la façon de se conduire avec les femmes. Il y avait vingt-six ans que ma mère vivait sans homme et, en partant, peut-être pour toujours, je tenais beaucoup plus à lui laisser l'image d'un homme que celle d'un fils.
– Alors, au revoir.
Je l'embrassai sur une joue en souriant. Ce que m'a coûté ce sourire, elle seule pouvait le savoir, qui souriait aussi.
– Il faut vous marier, quand elle reviendra, dit-elle. Elle est exactement ce qu'il te faut. Elle est très belle.
Elle devait se demander ce que j'allais devenir sans une femme à mes côtés. Elle avait raison: je ne m'y suis jamais fait.
– Tu as sa photo?
– Voilà.
– Tu crois que sa famille a de l'argent?
– Je n'en sais rien.
– Lorsqu'elle est allée au concert de Bruno Walter, à Ca
– Ça m'est égal, maman. Ça m'est égal.
– Dans la diplomatie, il faut recevoir. Il faut des domestiques, des toilettes. Il faut que ses parents le compre
Je lui pris la main.
– Maman, dis-je. Maman.
– Tu peux être tranquille, je dirai tout ça à ses parents, avec tact.
– Maman, allons…
– Ne t'inquiète pas pour moi surtout. Je suis un vieux cheval: j'ai tenu jusque-là, je tiendrai encore un peu. Enlève ta casquette…
Je l'enlevai. Elle fit, de sa main, sur mon front, le signe de la croix.
– Blagoslavliayou tiebia. Je te bénis.
Ma mère était juive. Mais ça n'avait pas d'importance. Il fallait bien s'exprimer. Dans quel langage c'était dit importait peu.
J'allai à la porte. Nous nous regardâmes encore une fois en souriant.
Je me sentais tout à fait calme, à présent.
Quelque chose de son courage était passé en moi et y est resté pour toujours. Aujourd'hui encore sa volonté et son courage continuent à m'habiter et me rendent la vie bien difficile, me défendant de désespérer.
CHAPITRE XXXI
L'idée que la France pouvait perdre la guerre ne m'était jamais venue. Je savais bien que nous avions déjà perdu une fois, en 1870, mais je n'étais pas encore né, et ma mère non plus. C'était différent.
Le 13 juin 1940, alors que le front croulait de toutes parts, en revenant d'une mission de convoyage en Bloch-210 je fus blessé par un éclat sur le terrain de Tours, au cours d'un bombardement. La blessure était légère et je laissai le shrapnell dans ma cuisse: je voyais déjà la fierté avec laquelle ma mère allait le tâter, à la première permission. Je le garde toujours. Il est vrai que maintenant je pourrais aussi bien me le faire enlever.
Les succès foudroyants de l'offensive allemande ne me firent guère d'effet. Nous avions déjà vu cela en 14-18. Nous autres, Français, nous nous ressaisissions toujours au dernier moment, c'était bien co