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Elle sauterait d'appartement en pied-à-terre, de maison bourgeoise en pavillon de banlieue. Elle co

Pendant plus de quarante ans elle réussirait à changer continuellement de lieu, on se la passerait comme un ballon sans oser refuser son séjour éclair entre ses murs. Elle ne serait pas encore trop âgée, elle rendrait des services, aidant même à ratisser les jardins en automne ou à repeindre un appentis défraîchi. Elle finirait sa vie chez un couple d'amis de relations lointaines qui l'aurait déjà reçue une dizaine d'a

Elle est entrée dans la cuisine. Ils buvaient une tasse de café. Ils étaient ensommeillés, ils ont fait semblant de ne pas la remarquer tout de suite. Ils ont même tardé à braquer la tête dans sa direction quand elle leur a adressé la parole. Elle leur a dit je vous ai vus dormir, j'ai passé la nuit à tourner en rond comme une idiote.

– Maintenant je suis fatiguée.

Ils l'ont regardée, elle en a eu peur. Elle a quitté la pièce, elle est partie de chez eux. Le soleil éclairait la rue d'une lumière vive, les ombres étaient allongées sur le sol humide. Provenant des espaces verts une senteur végétale se mêlait à la fumée des voitures et à l'odeur des gens qui s'étaient lavés avec du gel au parfum d'agrume. De l'autre côté de la rue, des hommes en combinaison jaune remplissaient une be

Elle était obligée d'aller chez elle si elle voulait prendre une douche et se changer. Elle préparerait un sac de voyage, et dorénavant elle le garderait toujours avec elle. Elle aimait avoir ses affaires de toilette à portée de main, ainsi que du linge de rechange. Si perso

Elle est montée dans un bus, elle s'est éloignée du centre. Elle a vu des maisons plus basses, grises ou construites en brique orangée. Elle est arrivée dans une zone où il n'y avait pas de magasins, ni de cafés, et perso

Elle était essoufflée, elle a ralenti, l'enfant s'est agité encore davantage. La ruelle devenait plus étroite, déserte, bordée de part et d'autre de murs aveugles avec parfois un carré de grille ou de grillage do

– Je vous le laisse.

Le gamin s'est assis par terre, il s'est mis à pleurer sans bruit. Elle est partie, accélérant l'allure au fur et à mesure qu'elle s'éloignait. Les enfants jouaient toujours au même endroit. Ils ne l'ont pas vue passer. Elle est montée aussitôt dans un bus.

Elle a traversé la ville, elle a change de ligne plusieurs fois, tergiversant de quartier en quartier sans parvenir à s'enivrer le moins du monde. Elle voyait les gens à travers la vitre, elle ne comprenait pas pourquoi ils ne rentraient pas chez eux s'éventrer. Chacun de leur pas était une petite chose lamentable qui ne les amènerait à rien, et qui le soir venu ferait d'eux des bêtes fourbues au cerveau plein de neurones gonflés d'eau. Ils n'avaient même pas conscience que ce bulbe qu'ils portaient sur le cou les contenait comme un bocal son poisson rouge, et qu'ils auraient mieux fait de le briser avec le marteau qui leur servait à bricoler leur affreux petit logement. Elle détestait ces vies longues et vides que les gens déroulent d'un siècle à l'autre avec l'arrogance des aqueducs. Elle aurait voulu crier aux passants de s'immobiliser, de regarder le ciel et de se demander si un temps magnifique pouvait suffire à justifier leur vie. À force de se chauffer au soleil, ils allaient finir par être tièdes et pourris comme des légumes oubliés dans des cageots à la fin du marché.

Elle a quitté le bus. Elle est entrée dans un magasin, elle s'est aperçue qu'on n'y vendait que du matériel d'optique. Puis, elle est descendue dans une bouche de métro. Elle n'aimait pas cette lumière, cet air, ces bruits stridents, et pourtant elle n'avait pas la force de regagner la surface. Elle n'aurait pas su où aller, elle serait montée dans un autre bus. Elle aurait subi le même e

Elle regardait les petits phares ronds de la rame qui abordait le quai. De loin le chauffeur semblait avoir une bouche fine comme une blessure à l'arme blanche. Il ne lui plaisait pas, mais elle aurait voulu qu'il lui fasse une place dans la cabine. Elle se serait accroupie, perso

Elle utiliserait des mouchoirs en papier qu'elle aurait dans la poche de son manteau, mais elle se sentirait poisseuse malgré tout. Elle ne comprendrait plus pourquoi elle était montée dans la cabine avec lui, alors qu'elle aurait pu s'asseoir dans un wagon. Elle regretterait d'être descendue dans le métro, la journée se serait usée aussi bien à l'air libre.

Elle arrangerait ses vêtements. Elle partirait à la recherche d'une issue. Elle monterait un escalier métallique en colimaçon, elle traverserait un grand corridor. Elle croiserait plusieurs employés, l'un d'eux lui demanderait ce qu'elle ferait là:

– Je me suis perdue.

Il l'accompagnerait jusqu'à un ascenseur.

– Montez.

Il appuierait sur un bouton, il quitterait la cabine avant qu'elle démarre. L'ascension serait chaotique, assourdissante. Elle déboucherait devant un trottoir roulant à double sens. Les regards des gens se prolongeraient sans se croiser comme de longues perches, ou tomberaient sur le sol à la manière d'ante

Elle imaginait que d'autres s'échappaient, se promenaient, oubliant l'air confiné de la tête recuite, réduite à l'état de poing serré sur un souvenir ou un désir depuis longtemps inassouvible. Elle se disait que les gens dans les rues se rendaient visite de cerveau en cerveau comme on pousse la porte d'un parent le dimanche pour venir prendre le thé avec un sachet de gâteaux au bout du doigt. Il n'y avait aucune cloison étanche entre eux, ils se traversaient, leurs sentiments, leurs souvenirs étaient fluides et ils se co

Elle aurait voulu que son cerveau soit purgé à tout jamais de ses miasmes. Elle n'en pouvait plus d'être une crypte, avec ces gisants, ces momies, ces rats qui couraient entre les tombes avec la vélocité des globules. Elle réclamait un cerveau neuf, qui chaque jour se remplisse d'un contenu agréable et frais. Elle ne voulait plus de cet organe encalaminé, pareil à un vieux moteur qui a trop peiné dans les côtes. Elle exigeait qu'on l'en soulage petit à petit par interventions successives. Mais même après des a

Elle est montée dans la rame. Elle s'est trouvée comprimée entre deux femmes, elle percevait leur odeur de maquillage. Pour sa part, elle avait dû garder sur elle la senteur de l'appartement où elle avait passé la nuit. Elle avait envie de leur adresser la parole, de leur demander si elles avaient bien dormi, si le corps de leur mari était assez chaud. Tout à l'heure avant de quitter leur domicile, elles avaient dit aux enfants de se dépêcher, autrement ils seraient en retard à l'école, et bien qu'elles aient un peu d'avance elles avaient couru par habitude.