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Les échos ne répondirent point. Tous les yeux étaient tournés vers Mme Hilaire qui continuait d’additio
– Est-ce que je parle français ou turc? interrogea encore M. Hilaire qui sentait sa moutarde de Dijon lui monter au nez.
Et il répéta:
– Est-ce que l’on nous a envoyé les abricots de Californie?
Puis, n’osant regarder sa femme, il fixa un regard si menaçant sur le petit commis que l’enfant, en garant son petit derrière, prit la force de répondre:
– J’sais pas, moi, m’sieur!
– Perso
Alors le premier commis répondit:
– Oui, nous en avons reçu deux caisses de vingt kilos, monsieur!
– A-t-il envoyé aussi le «macaroni»? Et les quarts d’épluchures de truffes?
M. Hilaire tournait le dos à la caisse. Il eut la sensation de la tempête qui s’élevait derrière lui. Le souffle de l’ouragan lui apporta ces mots:
– Épluchure toi-même. Qu’est-ce que ça peut bien te faire ce qui se passe ici, quand on a une conduite pareille!
Ce fût au tour de M. Hilaire de ne pas répondre. Il alla simplement chercher dans un tiroir de la caisse la clef de la réserve et s’avança vers une trappe qui s’ouvrait dans le parquet et par laquelle on descendait à la cave.
– Qu’est-ce que tu vas faire à la réserve? Tu n’as pas besoin d’aller à la réserve, et si tu veux y descendre, tu me feras le plaisir d’aller mettre ton tablier et ta casquette et de m’enlever cette espèce de torchon rouge que tu portes sur le ventre!
– Madame Hilaire, déclara M. Hilaire sur un ton qu’il n’avait jamais encore pris en public devant son épouse, je vous prie de mesurer vos paroles! Elles sont plus graves que vous ne le croyez! Ce torchon rouge, comme vous dites, ne me quittera pas. Il est l’insigne de ma nouvelle dignité. Je suis nommé commissaire de la section de l’Arsenal!
– Beau commissaire, ma foi! Regardez-moi cette tête de commissaire!
– Et chargé, continua M. Hilaire imperturbable, de faire respecter les décrets de l’Assemblée! Lisez, madame.
En prononçant ces mots, il montrait de l’index de la main droite l’écriteau suspendu à la caisse.
Puis il se retourna et continua son chemin vers la trappe.
C’en était trop pour Virginie.
Elle sauta plutôt qu’elle ne descendit de son trône-comptoir et elle roula jusqu’à la trappe sur le bord de laquelle elle s’arrêta prudemment. Alors, elle se dressa devant M. Hilaire…
– Je vous défends de descendre à la cave dans cet attirail, s’écria-t-elle, mugissante.
– Cet attirail! répondit M. Hilaire, cet attirail m’a été imposé par la nation, et désormais ne me quittera plus!
– Tenez! vous me faites de la peine! Allez vous coucher! Vous devez en avoir besoin après toutes vos orgies!
Et elle se disposa à faire retomber la porte de la trappe, fermant ainsi le chemin des caves à M. Hilaire. Mais voilà que celui-ci, outré et décidé aux pires extrémités, la prit par un bras et l’amena devant l’écriteau:
«La femme d’un citoyen révolutio
Or, au lieu de s’effondrer, cette forte dame eut le toupet de s’esclaffer et voulut porter une main sacrilège sur l’écriteau de M. Hilaire.
L’épicier-commissaire n’hésita pas plus longtemps à appeler sa garde à son secours. Les deux gardes civiques se précipitèrent et sur l’ordre de M. Hilaire firent priso
Quand Virginie se vit entre deux baïo
Et cela, juste dans le moment que la rue retentissait d’un brouhaha farouche et que tout un cortège de mauvais garçons déchargeaient en l’air leurs revolvers et, brandissant des sabres, acclamaient la première victoire de la Révolution et menaçaient d’une mort imminente tous les citoyens qui ne hisseraient point à leurs fenêtres le drapeau rouge!
M. Hilaire montra son écharpe et fut acclamé.
C’était la révolution qui passait. Jamais Mme Hilaire ne l’avait vue de si près. Elle jugea que c’était fini de rire et pensa que l’écriteau pouvait bien n’être point de fantaisie dans un temps où les hommes «pouvaient tout se permettre»!
Alors, elle pleura, s’avouant ainsi vaincue.
– Remettez madame dans sa caisse, ordo
– Vous avez, jusqu’à nouvel ordre, la garde de madame, émit l’épicier-commissaire. Vous êtes responsable de sa conduite. Si elle cesse de faire ses additions et si elle s’échappe de sa caisse, vous aurez à vous expliquer, devant moi et le comité du club qui ne badine pas avec la discipline… Assez de pleurer, madame, et inscrivez «cinq kilos de sucre à…»
Elle écrivait, elle écrivait en sanglotant, en se mouchant, en soupirant, en s’essuyant les yeux, la bouche, son double menton gonflé de désespoir.
Et, de temps en temps, quand M. Hilaire avait le dos tourné, elle examinait ce qu’il faisait, le trouvait beau dans sa démarche, dans ses gestes décidés comme elle ne lui en avait encore jamais vus, beau avec sa ceinture de commissaire qui le faisait saluer bien bas par les clients! Elle était domptée!
Où était-il passé? Qu’était-il allé faire dans la salle à manger? Un moment, elle l’entendit remuer dans la cuisine… et puis il revint avec une espèce de grande ba
Et il lui parut qu’il en revenait avec une étrange figure très attristée… Quel était ce nouveau mystère?
Après avoir do
– C’est le nouveau charbo
– Mais nous n’avons plus besoin de charbon avant l’hiver, mon ami… osa soupirer Mme Hilaire…
– Une femme qui n’y voit pas plus loin que le bout de son nez peut s’imaginer cela, en effet, répliqua M. Hilaire, mais un homme qui prévoit d’ici peu la hausse formidable du combustible sait prendre ses précautions.
– Bien, mon ami! bien, mon ami!
– Ah! je vais te dire: j’ai invité le «bougniat» à déjeuner! ça se fait entre voisins!
– Oh! mon ami!
Elle suffoqua: il avait invité à déjeuner ce bougniat, mais il était bien réellement fou! Et elle se reprit à pleurer.
– Chiale pas! commanda-t-il, c’est pas le moment, j’ai encore quatre autres invités…
Elle se moucha.
– Tu aurais dû me dire ça plus tôt, j’aurais soigné le menu et j’aurais fait un peu de toilette!
– À la bo
Elle pensa: «S’il sont tous comme le charbo
Mais elle n’imaginait pas qu’elle verrait arriver vers les midi, deux forts de la halle, couverts de farine, un horrible petit voyou chaussé d’espadrilles et un calamiteux petit vieillard tout courbé et tout ratatiné que M. Hilaire lui présenta dans ces termes: «Papa Cacahuètes!»
Virginie comprit dans un éclair, M. Hilaire prenait des précautions avec le peuple. Quel homme! Quel génie!
Elle dit:
– Hilaire, je te demande pardon, tu peux dire à ces deux messieurs de s’éloigner avec leurs baïo
Alors, il renvoya les deux sectio
– C’est fini? lui demanda-t-il.
– Oui, Hilaire!
– Alors, va rejoindre nos invités dans la salle à manger. Tu n’as à t’occuper de rien que d’être aimable. Tu verras comme tout va bien marcher. J’ai renvoyé la bo
– Tu as renvoyé la bo
– Oui, elle me gênait avec ses réflexions! En temps de révolution, on n’a pas besoin de bo