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CHAPITRE XXX
Le comte eut une congestion cérébrale, qu’on prit d’abord pour une sérieuse attaque d’apoplexie, et qui répandit l’alarme dans le château. Mais au premières gouttes de sang qu’on lui tira, il se sentit soulagé, et tendit la main à sa petite-fille, qui, plus pâle et plus malade que lui, était agenouillée, demi-morte, auprès de son lit. Affaibli de corps et d’esprit, le vieillard ne songea point à revenir sur l’étrange déclaration qu’Yseult lui avait faite. Il s’endormit assez paisiblement vers le point du jour; et Yseult, brisée de fatigue, toujours à genoux près de lui, s’endormit la face appuyée contre le lit, et les genoux pliés sur un cousin.
Ce que souffrit Pierre Huguenin durant cette nuit-là dépassa tout ce qu’il avait jamais souffert dans sa vie. D’abord il avait aidé Yseult à transporter son père dans sa chambre et à appeler du secours; mais quand le médecin eut fait sortir tout le monde, excepté mademoiselle de Villepreux et son frère; quand il lui fallut quitter l’intérieur du château, où sa présence, à cette heure avancée, n’était plus explicable ni possible, il fut en proie à toutes les angoisses de l’inquiétude et de l’épouvante. Il songeait à ce que devait souffrir Yseult; il croyait que le comte allait mourir; et il était livré à des remords affreux, comme s’il eût été coupable de quelque crime. Il erra jusqu’au jour dans le parc, revenant d’heure en heure interroger la Savinie
Ramené, au milieu de sa joie et de son ivresse d’amour, au sentiment de ce devoir austère qu’il s’était imposé de chercher la vérité et la justice, il fut épouvanté de cette richesse, qui semblait s’offrir à lui et le convier aux jouissances des privilégiés. Quelle que fût l’opposition du comte aux projets de sa petite-fille, Pierre pouvait l’épouser. Le comte était vieux, Yseult forte et fidèle. Pierre n’avait donc qu’un mot à dire, un serment à accepter; et ces terres, et ce château, et ce beau parc qui lui avait do
Mais Pierre, en songeant aux devoirs qu’imposerait la richesse à un homme aussi religieux que lui, s’effraya de son ignorance. Il se demanda s’il avait autre chose que de bo
Il attendit que le comte de Villepreux fût bien reposé, et se risqua à lui demander une entrevue. Elle lui fut d’abord refusée. Il insista, et l’obtint.
Le vieillard était pâle et sévère. – Pierre, dit-il d’une voix affaiblie, venez-vous insulter à la douleur et à la maladie? Vous que j’aimais comme mon fils, vous à qui j’ai ouvert mes bras, et pour qui j’aurais do
Pierre ne fut pas dupe de cette déclamation préparée d’avance, et sourit intérieurement de la peine qu’on voulait se do
Cette déclaration, qu’il était impossible de révoquer en doute quand on co
– Pierre, dit-il, je vous crois; je douterais de moi-même plutôt que de vous. Mais aurez-vous autant de courage que de franchise? N’ayant rien fait, comme je le présume, pour égarer l’esprit de ma fille, ferez-vous tout votre possible pour la ramener à son devoir et à la soumission qu’elle me doit?
– Vous allez bien vite, monsieur le comte, répondit Pierre, et vous avez de ma force d’âme une bien haute opinion apparemment. Je vous en remercie humblement, mais je voudrais savoir pourquoi vous refuseriez la main de votre fille chérie à l’homme que vous estimez au point de lui demander d’emblée un effort de vertu que vous n’oseriez attendre d’aucun autre.
Cette question embarrassante fut la seule vengeance que Pierre voulut tirer de l’hypocrisie du vieux comte. Celui-ci ne pouvait y répondre qu’avec des arguments puérils, et il s’embarqua dans des considérations si mesquines et si vulgaires que Pierre en eut pitié. Il invoqua des engagements pris d’avance pour l’établissement d’Yseult. Pierre savait bien qu’il mentait, et qu’il n’aurait pas promis sa petite-fille sans qu’elle y eût consenti. Il parla du monde, de l’opinion, des préjugés; du malheur, de l’abandon, et du mépris qui seraient le partage de sa fille, si elle écoutait la voix de son cœur sans consulter ce monde absurde et injuste, auquel il fallait, cependant, prêter foi et hommage, sous peine de n’avoir plus une pierre où reposer sa tête. Yseult était un enfant: elle se repentirait d’avoir cédé à une inspiration romanesque, le jour où il serait trop tard pour en revenir; et, Pierre, à son tour, se repentirait amèrement; il serait livré à l’humiliation, au remords, à la douleur mortelle de voir souffrir un être qui se serait sacrifié pour lui.
– En voilà bien assez, monsieur le comte, dit Pierre, pour motiver votre crainte et votre refus. Tout cela ne serait rien, si je n’étais décidé d’avance à vous do
Le comte ouvrit ses bras à l’artisan, et, affaibli par la peur, la maladie et la reco
– Maintenant, lui dit Pierre froidement après avoir subi un torrent d’éloges qui n’enfla pas beaucoup son orgueil, je vous demande le permission de voir mademoiselle de Villepreux et de lui parler sans témoins.
– Allez, Pierre! répondit le comte après un moment d’hésitation et de trouble. Vous ne pouvez pas mentir, c’est impossible. Ce que vous avez promis, vous le tiendrez. Ce que vous avez conçu, vous l’exécuterez.
Pierre resta enfermé deux heures avec Yseult. Ils débattirent pied à pied leur différente manière de comprendre et de pratiquer le beau idéal. Yseult était inébranlable dans son dessein de s’unir à celui qu’elle avait élu; et Pierre, accablé de cette lutte contre lui-même, ne sut que lui répondre lorsqu’elle finit en lui disant:
– Pierre, je reco