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En entendant parler ces deux hommes, on eût cru entendre le dialogue de l’épée et de la hache.
VIII DOLOROSA
Cependant la mère cherchait ses petits.
Elle allait devant elle. Comment vivait-elle? Impossible de le dire. Elle ne le savait pas elle-même. Elle marcha des jours et des nuits; elle mendia, elle mangea de l’herbe, elle coucha à terre, elle dormit en plein air, dans les broussailles, sous les étoiles, quelquefois sous la pluie et la bise.
Elle rôdait de village en village, de métairie en métairie, s’informant. Elle s’arrêtait aux seuils. Sa robe était en haillons. Quelquefois on l’accueillait, quelquefois on la chassait. Quand elle ne pouvait entrer dans les maisons, elle allait dans les bois.
Elle ne co
Elle allait à travers la guerre, à travers les coups de fusil, sans rien entendre, sans rien voir, sans rien éviter, cherchant ses enfants. Tout étant en révolte, il n’y avait plus de gendarmes, plus de maires, plus d’autorité. Elle n’avait affaire qu’aux passants.
Elle leur parlait. Elle demandait:
– Avez-vous vu quelque part trois petits enfants?
Les passants levaient la tête.
– Deux garçons et une fille, disait-elle.
Elle continuait:
– René-Jean, Gros-Alain, Georgette? Vous n’avez pas vu ça?
Elle poursuivait:
– L’aîné a quatre ans et demi, la petite a vingt mois.
Elle ajoutait:
– Savez-vous où ils sont? on me les a pris.
On la regardait et c’était tout.
Voyant qu’on ne la comprenait pas, elle disait:
– C’est qu’ils sont à moi. Voilà pourquoi.
Les gens passaient leur chemin. Alors elle s’arrêtait et ne disait plus rien, et se déchirait le sein avec les ongles.
Un jour pourtant un paysan l’écouta. Le bonhomme se mit à réfléchir.
– Attendez donc, dit-il. Trois enfants?
– Oui.
– Deux garçons?
– Et une fille.
– C’est ça que vous cherchez?
– Oui.
– J’ai ouï parler d’un seigneur qui avait pris trois petits enfants et qui les avait avec lui.
– Où est cet homme? cria-t-elle. Où sont-ils?
Le paysan répondit:
– Allez à la Tourgue.
– Est-ce que c’est là que je trouverai mes enfants?
– Peut-être bien que oui.
– Vous dites?…
– La Tourgue.
– Qu’est-ce que c’est que la Tourgue?
– C’est un endroit.
– Est-ce un village? un château? une métairie?
– Je n’y suis jamais allé.
– Est-ce loin?
– Ce n’est pas près.
– De quel côté?
– Du côté de Fougères.
– Par où y va-t-on?
– Vous êtes à Ventortes, dit le paysan, vous laisserez Ernée à gauche et Coxelles à droite, vous passerez par Lorchamps et vous traverserez le Leroux.
Et le paysan leva sa main vers l’occident.
– Toujours devant vous en allant du côté où le soleil se couche.
Avant que le paysan eût baissé son bras, elle était en marche.
Le paysan lui cria:
– Mais prenez garde. On se bat par là.
Elle ne se retourna point pour lui répondre, et continua d’aller en avant.
IX UNE BASTILLE DE PROVINCE
I. LA TOURGUE
Le voyageur qui, il y a quarante ans, entré dans la forêt de Fougères du côté de Laignelet en ressortait du côté de Parigné, faisait, sur la lisière de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En débouchant du hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue.
Non la Tourgue vivante, mais la Tourgue morte. La Tourgue lézardée, sabordée, balafrée, démantelée. La ruine est à l’édifice ce que le fantôme est à l’homme. Pas de plus lugubre vision que la Tourgue. Ce qu’on avait sous les yeux, c’était une haute tour ronde, toute seule au coin du bois comme un malfaiteur. Cette tour, droite sur un bloc de roche à pic, avait presque l’aspect romain tant elle était correcte et solide, et tant dans cette masse robuste l’idée de la puissance était mêlée à l’idée de la chute. Romaine, elle l’était même un peu, car elle était romane; commencée au neuvième siècle, elle avait été achevée au douzième, après la troisième croisade. Les impostes à oreillons de ses baies disaient son âge. On approchait, on gravissait l’escarpement, on apercevait une brèche, on se risquait à entrer, on était dedans, c’était vide. C’était quelque chose comme l’intérieur d’un clairon de pierre posé debout sur le sol. Du haut en bas, aucun diaphragme; pas de toit, pas de plafonds, pas de planchers, des arrachements de voûtes et de cheminées, des embrasures à fauco
C’était la tradition du pays qu’aux étages supérieurs de cette tour il y avait des portes secrètes faites, comme les portes des tombeaux des rois de Juda, d’une grosse pierre tournant sur pivot, s’ouvrant, puis se refermant, et s’effaçant dans la muraille; mode architecturale rapportée des croisades avec l’ogive. Quand ces portes étaient closes, il était impossible de les retrouver, tant elles étaient bien mêlées aux autres pierres du mur. On voit encore aujourd’hui de ces portes-là dans les mystérieuses cités de l’Anti-Liban, échappées au tremblement des douze villes sous Tibère.
II. LA BRÈCHE
La brèche par où l’on entrait dans la ruine était une trouée de mine. Pour un co
La brèche do
Cette crypte, aux trois quarts comblée, a été déblayée en 1855 par les soins de M. Auguste Le Prévost, l’antiquaire de Bernay.
III. L’OUBLIETTE
Cette crypte était l’oubliette. Tout donjon avait la sie