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L’un de ces hommes était Gauvain, l’autre était Cimourdain.

L’amitié était entre les deux hommes, mais la haine était entre les deux principes; c’était comme une âme coupée en deux, et partagée; Gauvain, en effet, avait reçu une moitié de l’âme de Cimourdain, mais la moitié douce. Il semblait que Gauvain avait eu le rayon blanc, et que Cimourdain avait gardé pour lui ce qu’on pourrait appeler le rayon noir. De là un désaccord intime. Cette sourde guerre ne pouvait pas ne point éclater. Un matin la bataille commença.

Cimourdain dit à Gauvain:

– Où en sommes-nous?

Gauvain répondit:

– Vous le savez aussi bien que moi. J’ai dispersé les bandes de Lantenac. Il n’a plus avec lui que quelques hommes. Le voilà acculé à la forêt de Fougères. Dans huit jours, il sera cerné.

– Et dans quinze jours?

– Il sera pris.

– Et puis?

– Vous avez vu mon affiche?

– Oui. Eh bien?

– Il sera fusillé.

– Encore de la clémence. Il faut qu’il soit guillotiné.

– Moi, dit Gauvain, je suis pour la mort militaire.

– Et moi, répliqua Cimourdain, pour la mort révolutio

Il regarda Gauvain en face et lui dit:

– Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de Saint-Marc-le-Blanc?

– Je ne fais pas la guerre aux femmes, répondit Gauvain.

– Ces femmes-là haïssent le peuple. Et pour la haine une femme vaut dix hommes. Pourquoi as-tu refusé d’envoyer au tribunal révolutio

– Je ne fais pas la guerre aux vieillards.

– Un vieux prêtre est pire qu’un jeune. La rébellion est plus dangereuse, prêchée par les cheveux blancs. On a foi dans les rides. Pas de fausse pitié, Gauvain. Les régicides sont les libérateurs. Aie l’œil fixé sur la tour du Temple.

– La tour du Temple! j’en ferais sortir le dauphin. Je ne fais pas la guerre aux enfants.

L’œil de Cimourdain devint sévère.

– Gauvain, sache qu’il faut faire la guerre à la femme quand elle se nomme Marie-Antoinette, au vieillard quand il se nomme Pie VI, pape, et à l’enfant quand il se nomme Louis Capet.

– Mon maître, je ne suis pas un homme politique.

– Tâche de ne pas être un homme dangereux. Pourquoi, à l’attaque du poste de Cossé, quand le rebelle Jean Treton, acculé et perdu, s’est rué seul, le sabre au poing, contre toute ta colo

– Parce qu’on ne se met pas à quinze cents pour tuer un homme.

– Pourquoi, à la Cailleterie d’Astillé, quand tu as vu que tes soldats allaient tuer le Vendéen Joseph Bézier, qui était blessé et qui se traînait, as-tu crié: Allez en avant! J’en fais mon affaire! et as-tu tiré ton coup de pistolet en l’air?

– Parce qu’on ne tue pas un homme à terre.

– Et tu as eu tort. Tous deux sont aujourd’hui chefs de bande; Joseph Bézier, c’est Moustache, et Jean Treton, c’est Jambe-d’Argent. En sauvant ces deux hommes, tu as do

– Certes, je voudrais lui faire des amis, et non lui do

– Pourquoi, après la victoire de Landéan, n’as-tu pas fait fusiller tes trois cents paysans priso

– Parce que, Bonchamp ayant fait grâce aux priso

– Mais alors, si tu prends Lantenac, tu lui feras grâce?

– Non.

– Pourquoi? Puisque tu as fait grâce aux trois cents paysans?

– Les paysans sont des ignorants; Lantenac sait ce qu’il fait.

– Mais Lantenac est ton parent?

– La France est la grande parente.

– Lantenac est un vieillard.

– Lantenac est un étranger. Lantenac n’a pas d’âge. Lantenac appelle les Anglais. Lantenac c’est l’invasion. Lantenac est l’e

– Gauvain, souviens-toi de cette parole.

– Elle est dite.

Il y eut un silence, et tous deux se regardèrent.

Et Gauvain reprit:

– Ce sera une date sanglante que cette a

– Prends garde, s’écria Cimourdain. Les devoirs terribles existent. N’accuse pas qui n’est point accusable. Depuis quand la maladie est-elle la faute du médecin? Oui, ce qui caractérise cette a

– Le chirurgien est calme, dit Gauvain, et les hommes que je vois sont violents.

– La révolution, répliqua Cimourdain, veut pour l’aider des ouvriers farouches. Elle repousse toute main qui tremble. Elle n’a foi qu’aux inexorables. Danton, c’est le terrible, Robespierre, c’est l’inflexible, Saint-Just, c’est l’irréductible, Marat, c’est l’implacable. Prends-y garde, Gauvain. Ces noms-là sont nécessaires. Ils valent pour nous des armées. Ils terrifieront l’Europe.

– Et peut-être aussi l’avenir, dit Gauvain.

Il s’arrêta, et repartit:

– Du reste, mon maître, vous faites erreur, je n’accuse perso

– Le mouton est une bête.

– Et les lions, que sont-ils?

Cette réplique fit songer Cimourdain. Il releva la tête et dit: Ces lions-là sont des consciences. Ces lions-là sont des idées. Ces lions-là sont des principes.

– Ils font la Terreur.

– Un jour, la révolution sera la justification de la Terreur.

– Craignez que la Terreur ne soit la calomnie de la révolution.

Et Gauvain reprit:

– Liberté, Égalité, Fraternité, ce sont des dogmes de paix et d’harmonie. Pourquoi leur do

– Prends garde, répéta Cimourdain pour la troisième fois. Gauvain, tu es pour moi plus que mon fils, prends garde!

Et il ajouta, pensif:

– Dans des temps comme les nôtres, la pitié peut être une des formes de la trahison.