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Puis il épousseta d’une chiquenaude un grain de poussière sur la manche de son habit.
Marius continua:
– Vous êtes aussi l’ouvrier Jondrette, le comédien Fabantou, le poète Genflot, l’espagnol don Alvarès, et la femme Balizard.
– La femme quoi?
– Et vous avez tenu une gargote à Montfermeil.
– Une gargote! Jamais.
– Et je vous dis que vous êtes Thénardier.
– Je le nie.
– Et que vous êtes un gueux. Tenez.
Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta à la face.
– Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!
Et l’homme, bouleversé, saluant, saisissant le billet, l’examina.
– Cinq cents francs! reprit-il, ébahi. Et il bégaya à demi-voix: Un fafiot sérieux!
Puis brusquement:
– Eh bien soit, s’écria-t-il. Mettons-nous à notre aise.
Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrière, arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux tuyaux de plume dont il a été question tout à l’heure, et qu’on a d’ailleurs déjà vus à une autre page de ce livre [115] , il ôta son visage comme on ôte son chapeau.
L’œil s’alluma; le front inégal, raviné, bossu par endroits, hideusement ridé en haut, se dégagea, le nez redevint aigu comme un bec; le profil féroce et sagace de l’homme de proie reparut.
– Monsieur le baron est infaillible, dit-il d’une voix nette et d’où avait disparu tout nasillement, je suis Thénardier.
Et il redressa son dos voûté.
Thénardier, car c’était bien lui, était étrangement surpris; il eût été troublé s’il avait pu l’être. Il était venu apporter de l’éto
Il voyait pour la première fois ce baron Pontmercy, et, malgré son déguisement, ce baron Pontmercy le reco
Thénardier, on se le rappelle [116] , quoique ayant été voisin de Marius, ne l’avait jamais vu, ce qui est fréquent à Paris; il avait autrefois entendu vaguement ses filles parler d’un jeune homme très pauvre appelé Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait écrit, sans le co
Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille de Waterloo, il n’en avait entendu que les deux dernières syllabes, pour lesquelles il avait toujours eu le légitime dédain qu’on doit à ce qui n’est qu’un remercîment.
Du reste, par sa fille Azelma, qu’il avait mise à la piste des mariés du 16 février, et par ses fouilles perso
Dans la pensée de Thénardier, la conversation avec Marius n’avait pas encore commencé. Il avait dû reculer, modifier sa stratégie, quitter une position, changer de front; mais rien d’essentiel n’était encore compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il avait quelque chose de décisif à dire, et même contre ce baron Pontmercy si bien renseigné et si bien armé, il se sentait fort. Pour les hommes de la nature de Thénardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui allait s’engager, quelle était sa situation? Il ne savait pas à qui il parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette revue intérieure de ses forces, et après avoir dit: Je suis Thénardier , il attendit.
Marius était resté pensif. Il tenait donc enfin Thénardier. Cet homme, qu’il avait tant désiré retrouver, était là. Il allait donc pouvoir faire ho
À côté de ce devoir, il en avait un autre, éclaircir, s’il se pouvait, la source de la fortune de Cosette. L’occasion semblait se présenter. Thénardier savait peut-être quelque chose. Il pouvait être utile de voir le fond de cet homme. Il commença par là.
Thénardier avait fait disparaître le «fafiot sérieux» dans son gousset, et regardait Marius avec une douceur presque tendre.
Marius rompit le silence.
– Thénardier, je vous ai dit votre nom. À présent, votre secret, ce que vous veniez m’apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J’ai mes informations aussi, moi. Vous allez voir que j’en sais plus long que vous. Jean Valjean, comme vous l’avez dit, est un assassin et un voleur. Un voleur, parce qu’il a volé un riche manufacturier dont il a causé la ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu’il a assassiné l’agent de police Javert.
– Je ne comprends pas, monsieur le baron, fît Thénardier.
– Je vais me faire comprendre. Écoutez. Il y avait, dans un arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu quelque ancien démêlé avec la justice, et qui, sous le nom de M. Madeleine, s’était relevé et réhabilité. Cet homme était devenu, dans toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant à sa fortune perso
Thénardier jeta à Marius le coup d’œil souverain d’un homme battu qui remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute tout le terrain qu’il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite; l’inférieur vis-à-vis du supérieur doit avoir le triomphe câlin, et Thénardier se borna à dire à Marius:
– Monsieur le baron, nous faisons fausse route.
Et il souligna cette phrase en faisant faire à son trousseau de breloques un moulinet expressif.
– Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.
– Ce sont des chimères. La confiance dont monsieur le baron m’honore me fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et la justice. Je n’aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean Valjean n’a point volé M. Madeleine, et Jean Valjean n’a point tué Javert.
– Voilà qui est fort! comment cela?
– Pour deux raisons.
– Lesquelles? parlez.
– Voici la première: il n’a pas volé M. Madeleine, attendu que c’est lui-même Jean Valjean qui est M. Madeleine.
– Que me contez-vous là?
– Et voici la seconde: il n’a pas assassiné Javert, attendu que celui qui a tué Javert, c’est Javert.
– Que voulez-vous dire?
[115] C'était Montparnasse qui les portait en IV, 6, 2; échange normal entre l'a peu près gendre et l'a peu près beau-père.
[116] Voir III, tout le huitième livre.