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La tache formée par le café sur la nappe est immense. Elle a tout renversé. Une partie est tombée sur les genoux du vieil homme. Le café est brûlant. Elle s’excuse et repart en cuisine. Il dit que ce n’est rien, qu’il va aller se changer. Elle n’ose pas revenir en salle. Les patrons lui demandent ce qu’il s’est passé. Elle bafouille. La patro

La veille au soir, elle a téléphoné à l’hôpital, elle n’a pas pu lui parler, ils lui ont dit que l’attaque était sérieuse, qu’une infection s’était répandue dans les poumons, qu’il fallait qu’il reste encore en soins intensifs. Elle aurait bien voulu le voir même quelques minutes seulement. En fumant sa cigarette, elle se dit, comme a dit le patron, qu’il va mourir, que ce sera fini, qu’elle sera toute seule, qu’elle héritera de la maison, elle, sa seule fille, son seul enfant, et qu’ils pourront s’installer, Marc et elle, dans la grande maison. Elle pense à tout cela, très vite, et les idées s’enchaînent, butent les unes contre les autres comme si son père était déjà mort. Ils pourront dormir dans son grand lit, et leur enfant dormira dans son ancie

Elle entend un bruit, la porte de derrière s’ouvre, c’est le patron. Alors petite, ça va ? Elle ne répond rien et écrase sa cigarette. Tu sais, tu pourras partir plus tôt aujourd’hui, je m’en occupe. Il pose sa main, sa grosse main couverte de poils sur son épaule. Ça va s’arranger pour ton père, j’en suis sûr. Il s’approche d’elle et laisse sa main lourde sur le tissu de son chemisier fleuri. Il est tout proche. Elle peut sentir l’odeur de son corps. Il la regarde fixement, elle baisse les yeux. Il faut que j’y retourne. Elle se déplace et se libère de l’emprise du vieux patron. Pour cela, elle force un peu le passage et sa poitrine effleure son bras couvert de poils, elle l’a senti, elle se dit que lui aussi, c’est obligé, il a dû sentir l’effleurement de son sein contre son bras. Elle retourne en cuisine et sent qu’un regard sordide s’attarde sur ses fesses.

Marc ne dit rien, elle non plus. Ils se sont retrouvés sur le bord de l’avenue. Le patron l’a laissée partir plus tôt. Ce midi, il se charge du service. Elle hésite. J’ai peur maintenant, je ne sais plus si je veux le voir. Marc essaye de la persuader d’y aller. Tu dois le faire. Je ne sais pas. Si, vas-y et, si ça ne te dérange pas, pendant ce temps j’irai au casting des figurants, ça ne te dérange pas, hein ? Non, non bien sûr, ils auront sûrement un rôle pour toi. Tu es ironique, tu te moques de moi, c’est ça ? Non, sincèrement, j’espère qu’ils auront un petit rôle pour toi, même juste une silhouette, il paraît que c’est comme ça qu’on dit dans le métier, une silhouette, on est tous des silhouettes, pas vrai Marc ? Des silhouettes dans le lointain, un peu floues et perdues, comme des dessins pas finis, ou mal effacés, qui hésitent entre l’oubli et la présence, c’est ça, des silhouettes. Mais qu’est-ce que tu racontes, Louise ? Rien, je ne dis rien, je pense à voix haute, j’ai peur d’aller voir mon père et, toi, tu ne proposes pas de m’accompagner, c’est tout. Mais il fallait me le dire. Eh bien, voilà je te le dis, j’aurais voulu que tu y penses tout seul, va au casting des figurants, c’est bien plus intéressant. Arrête, Louise, ne dis pas ça. Qu’est-ce que tu veux que je fasse à l’hôpital ? Dis-moi ? Je ne pourrai même pas entrer dans ce service, et tu sais que je n’aime pas ça les hôpitaux, ne m’en veux pas, j’espère qu’il va aller mieux. Elle fait une petite moue. Peut-être, peut-être pas. Tu ne penses pas à l’héritage alors, et à la maison ? Quoi ? Oui, tout ce qui me reviendrait. Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu crois que je pense à ça, tu penses que je songe une minute à ça ? Je ne sais pas, peut-être. Si on revend la maison, on sera un peu riches, on pourra retaper le manoir et faire des chambres d’hôtes, il y aura un chien et des toboggans pour les enfants. Marc fronce les sourcils. De quoi parles-tu ? Et un thème pour chaque chambre, une salle pour les mariages, un grand jardin, on pourra les accueillir, ils seront bien, et nous aussi. Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es folle ma parole, va voir ton père, je ne comprends rien à ce que tu dis, tes histoires de maison et de manoir, de chien et de toboggans, je te laisse, je vais au casting, il faut que j’aille mettre mon costume. Oui, c’est ça, vas-y, on se voit ce soir. Marc redémarre son scooter et fait gicler quelques graviers. Elle le regarde s’en aller.

Elle pense à leur manoir, tout ça n’a pas de sens, son père n’est pas mort, ça n’a pas de sens de penser à cela. Elle a peur d’aller le voir, de voir son visage et de sentir l’odeur de l’hôpital, d’errer dans les couloirs, d’avoir à repérer les signaux de couleur, les numéros des bâtiments, les numéros des chambres, croiser des infirmières, ouvrir la porte, voir le visage de son père, à moitié mort.

Il a fallu qu’elle dépose ses affaires dans un vestiaire. On lui a remis une blouse qu’elle a nouée dans son dos. Elle a mis des chaussons et un bo