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Je descends l’escalier avec une désinvolture calculée, j’ai presque envie de provoquer une dispute. Scott prépare le café dans la cuisine. Il se tourne vers moi, souriant, et ça me rend ma bo

Je ne vais pas lui en vouloir, de toute façon, c’était mon idée. C’est moi qui me suis proposée pour aller m’occuper du bébé des gens au bout de la rue. Je me suis dit que ça pourrait être marrant. Mais c’était idiot, je devais être complètement folle. Morte d’e

Scott m’a encouragée – il s’est montré très enthousiaste au début, quand je lui en ai parlé. Il pense que passer plus de temps avec des bébés va me mettre d’humeur pondeuse, moi aussi. En fait, ça a l’effet strictement inverse : quand je pars de là-bas, je cours jusqu’à chez moi tant je suis pressée d’enlever mes habits et de sauter sous la douche pour me débarrasser de l’odeur de bébé.

Je regrette mes journées à la galerie, où apprêtée, coiffée, je discutais avec d’autres adultes d’art, de films ou de rien du tout. Et rien du tout, voilà qui serait déjà mieux qu’une conversation avec A

Je sors et, les jambes lourdes, je parcours la cinquantaine de mètres qui sépare notre maison de la leur dans Blenheim Road. Pas vraiment d’humeur à gambader. Aujourd’hui, ce n’est pas elle qui m’ouvre la porte, c’est lui, son mari. Tom, en costume-cravate et chaussures vernies, sur le départ. Il est beau, dans son costume. Pas aussi beau que Scott – il est plus petit et plus pâle, et il a les yeux un peu trop rapprochés quand on le regarde de près –, mais pas mal. Il me fait son grand sourire à la Tom Cruise avant de disparaître et de nous laisser entre nous, moi, elle et le bébé.

Jeudi 16 août 2012

Après-midi

J’ai démissio

Je me sens tellement mieux, j’ai l’impression que tout est possible. Je suis libre !

Assise sur le balcon, j’attends la pluie. Au-dessus de moi, le ciel est d'un noir d’encre, les hirondelles tournent et plongent, l’air est étouffant d’humidité. Scott devrait être de retour dans une heure. Il va falloir que je le lui dise. Il ne restera pas fâché plus d’une minute ou deux, je saurai me faire pardo

Un jour, quand j’étais plus jeune, un de mes profs m’a dit que j’étais passée maîtresse dans l’art de me réinventer. À l’époque, je n’ai pas saisi de quoi il voulait parler, j’ai cru qu’il voulait faire son intéressant, mais, depuis, je me suis prise d’affection pour cette idée. Fugueuse, amante, épouse, serveuse, gérante d’une galerie, nounou, et que sais-je encore. Alors, qui aurai-je envie d’être, demain ?

Je n’avais pas prévu de démissio

— J’ai trouvé un autre travail, ai-je dit sans réfléchir. Alors je ne vais plus pouvoir rester avec vous.

A

Tom a semblé légèrement surpris. Il a dit :

— Tu vas nous manquer.

Mais ça non plus, ce n’est pas vrai.

La seule perso

Jeudi 20 septembre 2012

Matin

Il est peu après sept heures, et il fait froid là, dehors, mais c’est tellement beau, comme ça, tous les jardins, ces bandes vertes bien collées les unes aux autres, qui attendent que les doigts des rayons de soleil surgissent de derrière la voie ferrée et vie

J’ai envie de m’enfuir. De partir en road-trip en décapotable, les cheveux au vent, et de rouler jusqu’à la côte – n’importe laquelle. J’ai envie de marcher sur une plage. Avec mon grand frère, on voulait passer notre vie sur les routes. On avait des projets géniaux, Ben et moi. Enfin, c’était surtout les projets de Ben, c’était un grand rêveur. On était censés descendre en moto de Paris à la Côte d’Azur, ou longer toute la côte pacifique des États-Unis, de Seattle à Los Angeles ; on voulait retracer le parcours de Che Guevara de Buenos Aires à Caracas. Si j’avais fait tout ça, peut-être que je ne me serais pas retrouvée ici, à ne pas savoir quoi faire du reste de ma vie. Mais, si j’avais fait tout ça, peut-être que je me serais retrouvée exactement au même endroit, et que j’en aurais été satisfaite. Mais bien sûr, je n’ai rien fait de tout ça, parce que Ben n’a jamais pu atteindre Paris, il n’a même pas pu atteindre Cambridge. Il est mort sur l’A10, entre Cambridge et Londres, le crâne écrasé sous les roues d’un semi-remorque.

Il me manque chaque jour. Plus que quiconque, je crois. C’est lui, le grand vide dans ma vie, le trou au beau milieu de mon âme. Ou peut-être n’en était-il que le commencement. Je ne sais pas. Je ne sais même pas si tout cela a vraiment à voir avec Ben, ou plutôt à voir avec tout ce qui s’est passé après ça, et tout ce qui s’est passé depuis. Tout ce que je sais, c’est que par moments tout roule, la vie est belle et je suis comblée, et en l’espace d’une seconde le monde bascule, je meurs d’envie de m’enfuir, je suis perdue et le sol semble se dérober sous mes pieds.

Alors je vais aller voir un psychologue ! Ça risque d’être un peu bizarre, mais ça sera peut-être marrant. J’ai toujours pensé que ça devait être pratique d’être catholique, de pouvoir aller à confesse pour se libérer de toute sa culpabilité, d’avoir quelqu’un qui vous dit que vous êtes pardo

Mais évidemment, ce n’est pas la même chose. Je suis un peu nerveuse, mais je ne parviens pas à m’endormir depuis quelque temps, et Scott me harcèle pour que j’y aille. Je lui ai dit :