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Son public clamait des choses comme :
« C’est D ! Appuie sur D – Le Parraina forcément récolté plus d’oscars qu' Autant en emporte le Vent !
— Poupée de cire, poupée de son ! France Gall ! Je te jure ! Ma parole, bordel !
— 1666 !
— Mais non, abruti, ça, c’est l’a
— B, c’est B ! La grande Muraille de Chine fait pas partie des Sept merveilles du monde ! »
Il y avait quatre catégories : Pop Music, Sports, Actualitéet Co
La motarde en rouge alla au comptoir.
« Une tasse de thé, s’il vous plaît. Et un sandwich au fromage.
— Alors, vous êtes toute seule, ma pauvre ? » lui demanda la serveuse en tendant le thé et un objet blanc, sec et dur par-dessus le comptoir.
« J’attends des amis.
— Ah, répondit la serveuse en coupant sa laine avec les dents. Eh ben, vous êtes mieux à attendre ici. C’est vraiment l’enfer, dehors.
— Non. Pas encore. »
La motarde en rouge choisit une table près de la baie vitrée, avec une bo
Elle pouvait entendre les joueurs de Trivial Scrabble en bruit de fond.
« C’est nouveau, çui-là. “Combien de fois la Grande-Bretagne et la France ont-elles été officiellement en guerre depuis 1066 ?”
— Vingt ? Naaan, pas vingtc Oh. C’était ça ? Ah bon, j’aurais jamais cru.
— La guerre entre l’Amérique et le Mexique. Ça, je le sais. C’est juin 1845. “D”. Tu vois ? Qu’est-ce que j’disais ? »
L’avant-dernier motard par la taille, Purin (1,88 m) chuchota à l’adresse du plus petit, Cambouis (1,85 m) :
« Ils sont passés où, les Sports ? » Il portait Love sur les phalanges d’une main, Hate sur celles de l’autre.
« C’est un choixc Comment on dit ? Aléatoire, ça s’appelle. J'veux dire, c’est fait avec des puces. Doit y avoir, chais pas, des millions de sujets différents là-d’dans, dans la mémoire vive. » Sur les phalanges de sa main droite était inscrit STEAK, et Frites sur l’autre. Il avait été obligé de serrer un peu les lettres.
« Pop music, Actualité, Co
— Pourquoi ? » Cambouis n’aurait jamais imaginé que Purin soit un accro des questions sur la Bible.
— Ben, passquec tu te souviens des e
— Oh, oui. T’es passé à Témoin n‹1 »,acquiesça Cambouis avec quelques traces de jalousie.
« Ouais, ben, j’ai dû rester quelque temps dans l’hôtel ousque ma m’man travaillait, tu vois ? Trois mois. Et rien à lire, sauf qu’un nommé Gidéon avait oublié sa Bible derrière lui. C’est le genre de truc qui te reste dans la tête. »
Dehors, une nouvelle moto rutilante, d’un noir de jais, arriva sur le parking.
La porte du café s’ouvrit. Une bourrasque glacée traversa la salle ; un homme entièrement vêtu de cuir noir, avec une courte barbe noire, alla directement vers la table et prit place auprès de la femme ; les motards qui entouraient le scrabble vidéo s’aperçurent soudain qu’ils mouraient de faim et déléguèrent Crado pour aller chercher un morceau. Tous, sauf celui qui jouait, qui continua à appuyer sans mot dire sur les boutons adéquats en laissant ses gains s’accumuler dans le réceptacle au bas de la machine.
« On ne s’était plus vus depuis le siège de Mafeking, dit la Rouquine. Comment ça va ?
— J’ai été plutôt occupé, répondit l’homme en noir. J’ai passé pas mal de temps en Amérique. Quelques petits tours du monde vite fait. J’ai tué le temps, pour tout dire. »
(« Comment ça, vous n’avez pas de sandwiches jambon-beurre ? s’indigna Crado.
— Je croyais en avoir, mais il n’y en a plus », répondit la serveuse.)
« Ça fait drôle, d’être enfin tous réunis comme ça, dit la Rouquine.
— Drôle ?
— Tu sais bien. On a passé tous ces millénaires à attendre le grand jour, et ça y est. Il est enfin arrivé. C’est comme d’attendre Noël. Ou son a
— Nous n’avons pas d’a
— Je n’ai jamais prétendu le contraire. Je disais simplement que ça fait ce genre d’impression.
(« En fait, reco
— Y a des anchois ? » s’enquit Crado, lugubre. Perso
« Oui, mon chou. Pizza aux anchois et aux olives. Vous la voulez ? »
Crado secoua tristement la tête. Avec des gargouillements d’estomac, il rebroussa chemin jusqu’au jeu. Le Gros Ted devenait irritable quand il avait faim, et quand le Gros Ted était de mauvaise humeur, tout le monde dégustait.)
Une nouvelle catégorie venait d’apparaître sur l’écran vidéo. On pouvait désormais répondre à des questions sur la Pop Music, l’Actualité, la Famine ou la Guerre. Les motards semblaient légèrement moins bien renseignés sur la Grande Famine de la Pomme de Terre dans l’Irlande de 1846, l’absence de quasiment tout dans l’Angleterre de 1315 et la pénurie de drogue à San Francisco en 1969, qu’ils ne l’avaient été sur la Guerre, mais le joueur continuait de réussir un sans-faute, ponctué çà et là par un vrombissement, un grincement et un bruit métallique chaque fois que la machine crachait des pièces d’une livre dans son réceptacle.
« Le temps s’a
L’homme en noir regarda en plissant les yeux les nuages qui s’épaississaient. « Non. Tout a l’air impeccable. On va avoir une grosse tempête sous peu. »
La rouquine inspecta ses ongles. « Tant mieux. Il manquerait quelque chose, sans une tempête. On va chevaucher sur quelle distance, tu as une idée ?
— Quelques centaines de kilomètres, dit l’homme en noir avec un haussement d’épaules.
— J’aurais cru que ça durerait davantage, je ne sais pas pourquoi. Avoir attendu si longtemps pour faire quelques centaines de kilomètres, à peine.
— Rien ne sert de courir, répondit l’homme en noir. Il faut arriver à point. »
On entendit un rugissement à l’extérieur. C’était celui d’une moto avec un pot d’échappement défectueux, un moteur incorrectement réglé et un carburateur qui fuyait. Nul besoin de voir la machine pour imaginer les volutes de fumée noire qui l’escortaient, les taches d’huile qui ponctuaient son passage, la piste de petites pièces détachées et d’accessoires qu’elle semait en chemin.
L’homme en noir se rendit au comptoir.
« Quatre thés, s’il vous plaît. Dont un noir. »
La porte du café s’ouvrit. Un jeune homme vêtu de cuir blanc poussiéreux entra, et le vent dépêcha à l’intérieur avec lui un cortège de paquets de chips vides, de journaux et d’emballages d’esquimaux. Ils dansaient autour de ses pieds comme des bambins surexcités, puis retombèrent épuisés sur le sol.
« Vous avez bien dit quatre, c’est ça ? » demanda la serveuse. Elle essayait de trouver des tasses et des cuillères propres – tout semblait brusquement couvert d’une mince pellicule d’huile de vidange et d’œuf séché.
« Ça ne tardera plus », confirma l’homme en noir. Il prit les thés et revint à la table où l’attendaient ses deux camarades.
« Aucun signe de lui ? » s’enquit le jeune homme en blanc.
Ils secouèrent la tête.
Une dispute s’était élevée autour de l’écran vidéo (les catégories actuellement affichées étaient Guerre, Famine, Pollutionet Pop Music 1962-1979).