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Il fit ainsi plusieurs détours, par la rue du Maréchal-Foch, la rue Jean-Bart, la place Jea

Sylvain ne pouvait s’y tromper. Pour deviner ces gens-là, il avait un flair infaillible. Du premier coup d’œil, la silhouette massive de Lourges le frappa, il fut sûr que c’était lui.

Lourges était là depuis l’aube. Il y avait plusieurs jours qu’il venait se poster à cette place, car on lui avait signalé quelque chose, un trafic suspect d’hommes à vélo et d’automobiles aux environs d’un grand cabaret qu’il s’entêtait à surveiller avec une obstination de bull-dog. Il occupait son poste d’espio

À trois cents mètres de là, Sylvain maintenant le guettait, lui aussi. Il attendit quelques minutes. Puis, voyant que Lourges ne bougeait pas, il comprit que l’homme était en observation.

Il était possible à Sylvain de prendre une autre route. Mais, vers la droite, il devrait faire un immense crochet pour éviter un autre groupe suspect qui barrait le chemin de Fort-Louis. Et, du côté de la gare, à gauche, il ne fallait pas songer à s’aventurer. C’était plein de douaniers, il serait pris tout de suite, sans pouvoir fuir, au milieu de l’encombrement des rues. Il fallait passer devant Lourges.

En ces cas difficiles, Sylvain avait une tactique à lui, qui lui avait maintes fois réussi. Il se résolut à l’employer encore. Il se posta au bord du trottoir, et, assis sur sa selle, le pied sur la pédale, prêt pour un départ rapide, il attendit.

Autour de lui, les gens passaient, ouvriers, bourgeois, dames et femmes du peuple. Tout ce monde-là allait paisiblement à ses affaires ou à ses plaisirs, en pleine tranquillité, en pleine sécurité. Nul ne se doutait que l’homme qu’on coudoyait là, et qui paraissait aussi paisible que les autres, fût un homme guetté, traqué, attendu, et que sa feinte indifférence cachât en réalité une tension intérieure presque douloureuse. Des autos défilèrent devant lui, des voitures luxueuses, de gros camions poussifs. Rien de tout cela ne convenait à Sylvain. Ces autos-là allaient trop vite ou trop lentement. Il attendit encore. Ce qu’il lui fallait, c’étaient de ces camio

Il vit enfin déboucher de la rue Albert-Ier la voiture qu’il espérait, une camio

«T’as vu, Désiré? dit le noir qui était avec Lourges.

– Allez, dit Lourges, vite, à vélo.»

Les deux hommes sautèrent à bicyclette et se lancèrent à la poursuite du camion.

Mais la voiture marchait bon train. Il fallait rouler à près de cinquante à l’heure pour la rattraper. Le compagnon de Lourges, moins vigoureux, resta en arrière, d’abord d’un mètre, puis de deux. Il perdait du terrain. Et Lourges lui aussi allait abando

C’était un solide gaillard que Lourges. Lentement, la distance qui le séparait de la camio

Deux minutes encore, Lourges, les mâchoires serrées, ramassé sur lui-même, les mains crispées sur le guidon, poussa sur les pédales à les broyer. Et il ne gagna rien, il ne réussit qu’à maintenir sa distance.

La lutte était trop inégale. Sylvain, entraîné, aspiré par le remous de la camio

Lourges fit demi-tour. Il descendit de machine, et, à pied, pour se reposer, il revint vers son camarade. Mais il en aurait le cœur net, le saurait bien, d’une façon ou d’une autre, qui était et ce que faisait le mari de Germaine.

«Tu ne l’as pas eu? demanda son camarade.

– Non. Mais il ne perd rien pour attendre. Rien de nouveau ici? Bon.»

Lourges, sous la pluie, courba son dos large. Et, appuyé sur son vélo, tenace, têtu, il reprit sans lassitude sa faction interminable, devant le cabaret suspect.