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Avec Clarisse et Zénaïde, l’apprenti se sentait plus à l’aise qu’avec Roudic, protégé par elles, par cette distinction, cet affinement qui dans les classes ouvrières met les mères et les filles au-dessus des pères et des maris. Quelquefois, le dimanche, maintenant que le temps l’empêchait de sortir, il leur faisait la lecture.

C’était dans la salle du rez-de-chaussée, une grande pièce ornée de cartes marines pendues au mur, d’une vue de Naples fortement coloriée, d’énormes coquillages, d’épongés durcies, de petits hippocampes desséchés, de tous ces accessoires exotiques que la mer voisine, les arrivages de bateaux déversent là-bas dans les intérieurs modestes. Des guipures faites à la main sur tous les meubles, un canapé et un fauteuil en velours d’Utrecht, complétaient ce luxe relatif. Le fauteuil surtout faisait la joie du père Roudic. Il s’y installait commodément pour écouter la lecture, pendant que Clarisse restait à sa place ordinaire, près de la fenêtre, dans une pose d’attente et de mélancolie, et que Zénaïde, plaçant encore au-dessus du devoir religieux toutes les exigences de l’intérieur, profitait du dimanche, où l’on ne va pas en journée, pour raccommoder le linge de la maison, y compris les hardes bleues de l’apprenti.

Jack descendait de sa soupente avec un des livres du docteur, et l’on commençait la séance.

Dès les premières lignes, les yeux du bon Roudic papillotaient, s’ouvraient démesurément, puis, fatigués de l’effort, se refermaient tout à fait.

Elle faisait son désespoir, cette envie de dormir qui le prenait tout de suite, dans l’inaction, le bien-être de cette pose assise à laquelle il n’était pas habitué, envie de dormir encore accrue par le moelleux du fameux fauteuil. Il avait honte à cause de sa femme, et de temps en temps, troublé de cette idée, pour montrer qu’il écoutait, qu’il ne dormait pas, il parlait tout haut comme dans un rêve. Il avait même adopté un mot pour cette attention simulée, un «c’est éto

C’est qu’aussi ils n’étaient ni bien amusants ni bien compréhensibles, les «bouquins» dont M. Rivals avait bourré la caisse de l’ami Jack. Des traductions de poètes anciens, les lettres de Sénèque, les vies de Plutarque, un Dante, un Virgile, un Homère, quelques livres d’histoire, et c’était tout. Bien souvent l’enfant lisait sans comprendre, mais il s’acharnait à continuer, stimulé par la promesse qu’il avait faite et la persuasion que les livres l’empêcheraient de descendre trop bas, au niveau de tout ce qui l’entourait. Il lisait courageusement, pieusement, espérant toujours voir quelque lumière jaillir d’entre les lignes obscures, avec la ferveur de la bo

Celui de tous ses livres qu’il préférait, qu’il lisait le plus souvent, c’était l’Enfer de Dante. La description de tous ces supplices l’impressio

Un dimanche, Jack lisait devant l’auditoire ordinaire un passage de son poète favori. Comme d’habitude, le père Roudic s’était endormi dès les premiers mots, conservant ce bon sourire d’intérêt dont sa bouche avait appris la forme et qui lui permettait de dire sans se réveiller: «C’est éto

C’était l’épisode de Francesca di Rimini:

«Il n’est pas de douleur plus grande que de se souvenir des temps heureux dans l’infortune…»

Pendant que l’apprenti lisait, Clarisse courbait la tête en frisso

Cette poésie grandiose, traversant le silence de cet humble intérieur ouvrier, semblait à plusieurs ciels au-dessus de lui, de ses impressions, de ses occupations, de son existence ordinaire, et pourtant, en passant là, elle remuait des mondes de pensées, elle touchait les cœurs, et, pareille à la foudre toute puissante, portait avec elle une électricité dangereuse, pleine de caprices et de bizarreries.

Des larmes coulaient des yeux de madame Roudic, en écoutant cette histoire d’amour. Sans voir que sa belle-mère pleurait, Zénaïde, le récit fini, parla la première:

– Voilà une méchante et impudente femme, dit-elle indignée, d’oser ainsi raconter son crime et de s’en vanter.

– C’est vrai qu’elle était bien coupable, répondit Clarisse, mais bien malheureuse aussi.

– Malheureuse, elle!… Ne dites donc pas ça, maman… On croirait que vous la plaignez, cette Francesca qui aimait le frère de son mari.

– Oui, ma fille! mais elle l’aimait avant son mariage, et on lui avait fait épouser par force un mari dont elle ne voulait pas.

– Par force ou non, du moment qu’elle l’avait épousé, elle devait lui être fidèle. Le livre dit qu’il était vieux; mais il me semble à moi que c’était une raison pour le respecter davantage, empêcher les autres, dans le pays, de rire de lui. Tenez! le vieux a bien fait de les tuer tous les deux. Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient.

Elle parlait avec une violence terrible, tout son amour de fille, tout son ho

Clarisse ne répondit pas. Elle avait relevé le rideau et regardait dehors. Roudic, à demi réveillé, ouvrait un œil et disait: «Stéto

– Pour le coup, j’en suis sûr; c’est lui… dit Jack subitement, en bondissant de sa chaise.

Dans la petite rue ouvrière, une ombre venait de passer contre les vitres, avec un cri bien co

– Chapeaux!… chapeaux!… chapeaux!…

Il s’élança dehors bien vite, mais Clarisse l’avait déjà précédé dans la rue. Elle rentrait comme il sortait, toute rouge, froissant une lettre dans sa poche.