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VI
«Cache-moi dans un avion pour Marrakech…»
Chaque soir, à Juby, cet esclave des Maures m’adressait sa courte prière. Après quoi, ayant fait son possible pour vivre, il s’asseyait les jambes en croix et préparait mon thé. Désormais paisible pour un jour, s’étant confié, croyait-il, au seul médecin qui pût le guérir, ayant sollicité le seul dieu qui pût le sauver. Ruminant désormais, penché sur la bouilloire, les images simples de sa vie, les terres noires de Marrakech, ses maisons roses, les biens élémentaires dont il était dépossédé. Il ne m’en voulait pas de mon silence, ni de mon retard à do
Pourtant, simple pilote, chef d’aéroport pour quelques mois à Cap Juby, disposant pour toute fortune d’une baraque adossée au fort espagnol, et, dans cette baraque, d’une cuvette, d’un broc d’eau salée, d’un lit trop court, je me faisais moins d’illusions sur ma puissance:
«Vieux Bark, on verra ça…»
Tous les esclaves s’appellent Bark; il s’appelait donc Bark. Malgré quatre a
«Que faisais-tu, Bark, à Marrakech?»
À Marrakech, où sa femme et ses trois enfants vivaient sans doute encore, il avait exercé un métier magnifique:
«J’étais conducteur de troupeaux, et je m’appelais Mohammed!»
Les caïds, là-bas, le convoquaient:
«J’ai des bœufs à vendre, Mohammed. Va les chercher dans la montagne.»
Ou bien:
«J’ai mille moutons dans la plaine, conduis-les plus haut vers les pâturages.
Et Bark, armé d’un sceptre d’olivier, gouvernait leur exode. Seul responsable d’un peuple de brebis, ralentissant les plus agiles à cause des agneaux à naître, et secouant un peu les paresseuses, il marchait dans la confiance et l’obéissance de tous. Seul à co
Un jour, des Arabes l’avaient abordé:
«Viens avec nous chercher des bêtes dans le Sud.»
On l’avait fait marcher longtemps, et quand, après trois jours, il fut bien engagé dans un chemin creux de montagne, aux confins de la dissidence, on lui mit simplement la main sur l’épaule, on le baptisa Bark et on le vendit.
Je co
Je les co
Alors l’esclave, muet, charge le réchaud de brindilles sèches, souffle sur la braise, remplit la bouilloire, fait jouer pour des efforts de petite fille, des muscles qui déracineraient un cèdre. Il est paisible. Il est pris par le jeu faire le thé, soigner les méhara, manger. Sous la brûlure du jour, marcher vers la nuit, et sous la glace des étoiles nues souhaiter la brûlure du jour. Heureux les pays du Nord auxquels les saisons composent, l’été, une légende de neige, l’hiver, une légende de soleil, tristes tropiques où dans l’étuve rien ne change beaucoup, mais heureux aussi ce Sahara où le jour et la nuit balancent si simplement les hommes d’une espérance à l’autre.
Parfois l’esclave noir, s’accroupissant devant la porte, goûte le vent du soir. Dans ce corps pesant de captif, les souvenirs ne remontent plus. À peine se souvient-il de l’heure du rapt, de ces coups, de ces cris, de ces bras d’homme qui l’ont renversé dans sa nuit présente. Il s’enfonce, depuis cette heure-là dans un étrange sommeil, privé comme un aveugle de ses fleuves lents du Sénégal ou de ses villes blanches du Sud-Marocain, privé comme un sourd des voix familières. Il n’est pas malheureux, ce noir, il est infirme. Tombé un jour dans le cycle de la vie des nomades, lié à leurs migrations, attaché pour la vie aux orbes qu’ils décrivent dans le désert, que conserverait-il de commun, désormais, avec un passé, avec un foyer, avec une femme et des enfants qui sont, pour lui, aussi morts que des morts?
Des hommes qui ont vécu longtemps d’un grand amour, puis en furent privés, se lassent parfois de leur noblesse solitaire. Ils se rapprochent humblement de la vie, et, d’un amour médiocre, font leur bonheur. Ils ont trouvé doux d’abdiquer, de se faire serviles, et d’entrer dans la paix des choses. L’esclave fait son orgueil de la braise du maître.
«Tiens, prends», dit parfois le chef au captif.
C’est l’heure où le maître est bon pour l’esclave à cause de cette rémission de toutes les fatigues, de toutes les brûlures, à cause de cette entrée, côte à côte, dans la fraîcheur. Et il lui accorde un verre de thé. Et le captif, alourdi de reco
Un jour, pourtant, on le délivrera. Quand il sera trop vieux pour valoir ou sa nourriture ou ses vêtements, on lui accordera une liberté démesurée. Pendant trois jours, il se proposera en vain de tente en tente, chaque jour plus faible, et vers la fin du troisième jour, toujours sagement il se couchera sur le sable. J’en ai vu ainsi, à Juby, mourir nus. Les Maures coudoyaient leur longue agonie, mais sans cruauté, et les petits des Maures jouaient près de l’épave sombre, et, à chaque aube, couraient voir par jeu si elle remuait encore, mais sans rire du vieux serviteur. Cela était dans l’ordre naturel. C’était comme si on lui eût dit: «Tu as bien travaillé, tu as droit au sommeil, va dormir.» Lui, toujours allongé, éprouvait la faim qui n’est qu’un vertige, mais non l’injustice qui seule tourmente. Il se mêlait peu à peu à la terre. Séché par le soleil et reçu par la terre. Trente a
Le premier que je rencontrai, je ne l’entendis pas gémir: mais il n’avait pas contre qui gémir. Je devinais en lui une sorte d’obscur consentement, celui du montagnard perdu, à bout de forces, et qui se couche dans la neige, s'enveloppe dans ses rêves et dans la neige. Ce ne fut pas sa souffrance qui me tourmenta. Je n’y croyais guère. Mais, dans la mort d’un homme, un monde inco