Страница 15 из 35
«Un jour, j'irai à Tunis.»
Certes, par un autre chemin qu’en marchant droit sur cette étoile. À moins qu’un jour d’expédition un puits tari ne le livre à la poésie du délire. Alors l’étoile, la cousine et Tunis se confondront. Alors commencera cette marche inspirée, que les profanes croient douloureuse.
«J’ai demandé une fois au capitaine une permission pour Tunis, rapport à cette cousine. Et il m’a répondu…
– Et il t’a répondu?
– Et il m’a répondu: «C’est plein de cousines, le monde.» Et, comme c’était moins loin, il m’a envoyé à Dakar.
– Elle était belle, ta cousine?
– Celle de Tunis? Bien sûr. Elle était blonde.
– Non, celle de Dakar?»
Sergent, nous t’aurions embrassé pour ta réponse un peu dépitée et mélancolique:
«Elle était nègre…»
Le Sahara pour toi, sergent? C’était un dieu perpétuellement en marche vers toi. C’était aussi la douceur d’une cousine blonde derrière cinq mille kilomètres de sable.
Le désert pour nous? C’était ce qui naissait en nous. Ce que nous apprenions sur nous-mêmes. Nous aussi, cette nuit-là, nous étions amoureux d’une cousine et d’un capitaine…
III
Situé à la lisière dés territoires insoumis, Port-Étie
Ce soir, nous avons dîné au fortin et le capitaine-gouverneur nous a fait admirer son jardin. Il a, en effet, reçu de France trois caisses pleines de terre véritable, qui ont ainsi franchi quatre mille kilomètres. Il y pousse trois feuilles vertes, et nous les caressons du doigt comme des bijoux. Le capitaine, quand il en parle, dit: «C’est mon parc.» Et quand souffle le vent de sable, qui sèche tout, on descend le parc à la cave.
Nous habitons à un kilomètre du fort, et rentrons chez nous sous le clair de lune, après le dîner. Sous la lune le sable est rose. Nous sentons notre dénuement, mais le sable est rose. Mais un appel de sentinelle rétablit dans le monde le pathétique. C’est tout le Sahara qui s’effraie de nos ombres, et qui nous interroge, parce qu’un rezzou est en marche.
Dans le cri de la sentinelle toutes les voix du désert retentissent. Le désert n’est plus une maison vide: une caravane maure aimante la nuit.
Nous pourrions nous croire en sécurité. Et cependant! Maladie, accident, rezzou, combien de menaces cheminent! L’homme est cible sur terre pour des tireurs secrets. Mais la sentinelle sénégalaise, comme un prophète, nous le rappelle.
Nous répondons: «Français!» et passons devant l’ange noir. Et nous respirons mieux. Quelle noblesse nous a rendue cette menace… Oh! si lointaine encore, si peu urgente, si bien amortie par tant de sable: mais le monde n’est plus le même. Il redevient somptueux, ce désert. Un rezzou en marche quelque part, et qui n’aboutira jamais, fait sa divinité.
Il est maintenant onze heures du soir. Lucas revient du poste radio, et m’a
Je sors encore et je regarde tout est pur. Une falaise qui borde le terrain tranche sur le ciel comme s’il faisait jour. Sur le désert règne un grand silence de maison en ordre. Mais voici qu’un papillon vert et deux libellules cognent ma lampe. Et j’éprouve de nouveau un sentiment sourd, qui est peut-être de la joie, peut-être de la crainte, mais qui vient du fond de moi-même, encore très obscur, qui, à peine, s’a
Je monte sur une dune et m’assois face à l’est. Si j’ai raison «ça» ne va pas tarder longtemps. Que chercheraient-elles ici, ces libellules, à des centaines de kilomètres des oasis de l’intérieur?
De faibles débris charriés aux plages prouvent qu’un cyclone sévit en mer. Ainsi ces insectes me montrent qu’une tempête de sable est en marche; une tempête d’est, et qui a dévasté les palmeraies lointaines de leurs papillons verts. Son écume déjà m’a touché. Et sole
Mais je sais bien, pendant les secondes qui suivent, que le Sahara reprend son souffle et va pousser son second soupir. Et qu’avant trois minutes la manche à air de notre hangar va s’émouvoir. Et qu’avant dix minutes le sable remplira le ciel. Tout à l’heure nous décollerons dans ce feu, ce retour de flammes du désert.
Mais ce n’est pas ce qui m’émeut. Ce qui me remplit d’une joie barbare, c’est d’avoir compris à demi-mot un langage secret, c’est d’avoir flairé une trace comme un primitif, en qui tout l’avenir s’a