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– Eh! regardez-moi ce valet qui a trouvé son maître! dit-il avec des intervalles, d’une voix étranglée par sa faiblesse, car c’était peu de temps avant sa fin.

Tchékounof, mécontent, se tourna:

– Qui est ce valet? demanda-t-il en regardant Oustiantsef avec mépris.

– Toi! tu es un valet, lui répondit celui-ci, avec autant d’assurance que s’il avait eu le droit de gourmander Tchékounof et que c’eût été un devoir impérieux pour lui.

– Moi, un valet?

– Oui, un vrai valet! Entendez-vous, braves gens, il ne veut pas me croire. Il s’éto

– Qu’est-ce que cela peut bien te faire? Tu vois bien qu’ils ne savent [26] pas se servir de leurs mains. Ils ne sont pas habitués à être sans serviteur. Pourquoi ne le servirais-je pas? farceur au museau velu.

– Qui a le museau velu?

– Toi!

– Moi, j’ai le museau velu?

– Oui, un vrai museau velu et poilu!

– Tu es joli, toi! va… Si j’ai le museau velu, tu as la figure comme un œuf de corbeau, toi!

– Museau poilu! Le bon Dieu t’a réglé ton compte, tu ferais bien mieux de rester tranquille à crever!

– Pourquoi? J’aimerais mieux me prosterner devant une botte que devant une sandale. Mon père ne s’est jamais prosterné et ne m’a jamais commandé de le faire. Je… je…

Il voulait continuer, mais une quinte de toux le secoua pendant quelques minutes; il crachait le sang. Une sueur froide, causée par son épuisement, perla sur son front déprimé. Si la toux ne l’avait pas empêché de parler, il eût continué à déblatérer, on le voyait à son regard, mais dans son impuissance, il ne put qu’agiter la main… si bien que Tchékounof ne pensa plus à lui.

Je sentais bien que la haine de ce poitrinaire s’adressait plutôt à moi qu’à Tchékounof. Perso

Je regardai autour de moi. La plupart des vrais malades étaient – autant que je pus le remarquer alors – atteints du scorbut et de maux d’yeux, particuliers à cette contrée: c’était la majorité. D’autres souffraient de la fièvre, de la poitrine et d’autres misères. Dans la salle des détenus, les diverses maladies n’étaient pas séparées; toutes étaient réunies dans la même chambre. J’ai parlé des vrais malades, car certains forçats étaient venus comme ça, pour «se reposer». Les docteurs les admettaient par pure compassion, surtout s’il y avait des lits vacants. La vie dans les corps de garde et dans les prisons était si dure en comparaison de celle de l’hôpital, que beaucoup de détenus préféraient rester couchés, malgré l’air étouffant qu’on respirait et la défense expresse de sortir de la salle. Il y avait même des amateurs de ce genre d’existence: ils appartenaient presque tous à la compagnie de discipline. J’examinai avec curiosité mes nouveaux camarades; l’un d’eux m’intrigua particulièrement. Il était phtisique et agonisait; son lit était un peu plus loin que celui d’Oustiantsef et se trouvait presque en face du mien. On l’appelait Mikaïlof; je l’avais vu à la maison de force deux semaines auparavant; déjà alors il était gravement malade; depuis longtemps il aurait dû se soigner, mais il se roidissait contre son mal avec une opiniâtreté inutile; il ne s’en alla à l’hôpital que vers les fêtes de Noël, pour mourir trois semaines après d’une phtisie galopante; il semblait que cet homme eût brûlé comme une bougie. Ce qui m’éto

[26] Le peuple, en Russie, emploie très-souvent la troisième perso