Страница 30 из 86
Le premier déguenillé venu, un pitoyable ouvrier qui n’aurait osé souffler mot devant les autres forçats plus intelligents et plus habiles, croyait avoir le droit de jurer contre moi, si j’étais près de lui, sous le prétexte que je le gênais dans sa besogne. Enfin un des plus adroits me dit franchement et grossièrement: «- Que venez-vous faire ici? allez-vous-en! Pourquoi venez-vous quand on ne vous appelle pas?»
– Attrape! ajouta aussitôt un autre.
– Tu ferais mieux de prendre une cruche, me dit un troisième, et d’aller chercher de l’eau vers la maison en construction, ou bien à l’atelier où l’on émiette le tabac: tu n’as rien à faire ici.
Je dus me mettre à l’écart. Rester de côté quand les autres travaillent, semble honteux. Quand je m’en fus à l’autre bout de la barque, on m’injuria de plus belle: «Regarde quels travailleurs on nous do
Tout cela était dit avec intention; ils étaient heureux de se moquer d’un noble et profitaient de cette occasion.
On conçoit maintenant que ma première pensée en entrant au bagne ait été de me demander comment je me comporterais avec de pareilles gens. Je pressentais que de semblables faits devaient souvent se répéter, mais je résolus de ne pas changer ma ligne de conduite, quels que pussent être ces frottements et ces chocs. Je savais que mon raiso
Quand je revins le soir à la maison de force après le travail de l’après-dînée, fatigué, harassé, une tristesse profonde s’empara de moi. «Combien de milliers de jours semblables m’attendent encore! Toujours les mêmes!» pensai-je alors. Je me promenais seul et tout pensif, à la nuit tombante, le long de la palissade derrière les casernes, quand je vis tout à coup notre Boulot qui accourait droit vers moi. Boulot était le chien du bagne; car le bagne a son chien, comme les compagnies, les batteries d’artillerie et les escadrons ont les leurs. Il y vivait depuis fort longtemps, n’appartenait à perso
VII – NOUVELLES CONNAISSANCES. – PÉTROF.
Mais le temps s’écoulait, et peu à peu je m’habituais à ma nouvelle vie; les scènes que j’avais journellement devant les yeux ne m’affligeaient plus autant; en un mot, la maison de force, ses habitants, ses mœurs, me laissaient indifférent. Se réconcilier avec cette vie était impossible, mais je devais l’accepter comme un fait inévitable. J’avais repoussé au plus profond de mon être toutes les inquiétudes qui me troublaient. Je n’errais plus dans la maison de force comme un perdu, et ne me laissais plus dominer par mon angoisse. La curiosité sauvage des forçats s’était émoussée: on ne me regardait plus avec une insolence aussi affectée qu’auparavant: j’étais devenu pour eux un indifférent, et j’en étais très-satisfait. Je me promenais dans la caserne comme chez moi, je co
– Sais-tu, canaille, ce que c’est qu’un major? criait-il, l’écume à la bouche, en secouant A-f selon son habitude; comprends-tu ce qu’est un major? Et dire qu’on ose appeler «major» une canaille de forçat, devant moi, en ma présence!
Seul A-f pouvait s’entendre avec un pareil homme.
Dès le premier jour de ma détention, je commençai de rêver à ma libération. Mon occupation favorite était de compter mille et mille fois, de mille façons différentes, le nombre de jours que je devais passer en prison. Je ne pouvais penser à autre chose, et tout priso