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– Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut! fit ce dernier sans lever les yeux, tout en s’efforçant de mâcher son pain avec ses gencives édentées.

– Et moi qui pensais que tu étais mort, Antonytch; vrai!…

– Meurs le premier, je te suivrai…

Je m’assis auprès d’eux. À ma droite, deux forçats d’importance avaient lié conversation, et tâchaient de conserver leur dignité en parlant.

– Ce n’est pas moi qu’on volera, disait l’un, je crains plutôt de voler moi-même…

– Il ne ferait pas bon me voler, diable! il en cuirait.

– Et que ferais-tu donc? Tu n’es qu’un forçat… Nous n’avons pas d’autre nom… Tu verras qu’elle te volera, la coquine, sans même te dire merci. J’en ai été pour mon argent. Figure-toi qu’elle est venue il y a quelques jours. Où nous fourrer? Bon! je demande la permission d’aller chez Théodore le bourreau; il avait encore sa maison du faubourg, celle qu’il avait achetée de Salomon le galeux, tu sais, ce Juif qui s’est étranglé, il n’y a pas longtemps…

– Oui, je le co

– Eh bien! non, tu ne sais pas… d’abord c’est un autre cabaret…

– Comment, un autre! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t’amènerai autant de témoins que tu voudras.

– Ouais! c’est bien toi qui les amèneras! Qui es-tu, toi? sais-tu à qui tu parles?

– Parbleu!

– Je t’ai assez souvent rossé, bien que je ne m’en vante pas. Ne fais donc pas tant le fier!

– Tu m’as rossé? Qui me rossera n’est pas encore né, et qui m’a rossé est maintenant à six pieds sous terre.

– Pestiféré de Bender!

– Que la lèpre sibérie

– Qu’un Turc fende ta chie

Les injures pleuvaient.

– Allons! les voilà en train de brailler. Quand on n’a pas su se conduire, on reste tranquille… ils sont trop contents d’être venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-là!

On les sépara aussitôt. Qu’on «se batte de la langue» tant qu’on veut, cela est permis, car c’est une distraction pour tout le monde, mais pas de rixes! ce n’est que dans les cas extraordinaires que les e

Déjà, la veille au soir, j’avais remarqué quelques regards de travers à mon adresse. Par contre, plusieurs forçats rôdaient autour de moi, soupço

Ces forçats m’apprirent que l’on pouvait avoir du thé et que je ferais bien de me procurer une théière; ils m’en trouvèrent une que je louai pour un certain temps; ils me recommandèrent aussi un cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m’accommoderait les mets que je désirerais, si seulement j’avais l’intention d’acheter des provisions et de me nourrir à part… Comme de juste, ils m’empruntèrent de l’argent; le jour de mon arrivée, ils vinrent m’en demander jusqu’à trois fois.

Les ci-devant nobles [10] incarcérés dans la maison de force étaient mal vus de leurs codétenus. Quoiqu’ils fussent déchus de tous leurs droits, à l’égal des autres forçats, – ceux-ci ne les reco

– Eh, eh! c’est fini! La voiture de Mossieu écrasait autrefois du monde à Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre.

Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus possible. Ce fut surtout quand nous travaillâmes en commun que nous eûmes beaucoup à endurer, car nos forces n’égalaient pas les leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n’est plus difficile que de gagner la confiance du peuple, à plus forte raison celle de gens pareils, et de mériter leur affection.

Il n’y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de force. D’abord cinq Polonais, – dont je parlerai plus loin en détail, – que les forçats détestaient, plus peut-être que les gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamnés politiques) étaient toujours avec eux sur un pied de politesse contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la parole et ne cachaient nullement le dégoût qu’ils ressentaient en pareille compagnie; les forçats le comprenaient parfaitement et les payaient de la même mo

Il me fallut près de deux ans pour gagner la bienveillance de certains de mes compagnons, mais la majeure partie d’entre eux m’aimait et déclarait que j’étais un brave homme.

Nous étions en tout, – en me comptant, – cinq nobles russes dans la maison de force. J’avais entendu parler de l’un d’eux, même avant mon arrivée, comme d’une créature vile et basse, horriblement corrompue, faisant métier d’espion et de délateur; aussi, dès le premier jour, me refusai-je à entrer en relation avec cet homme. Le second était le parricide dont j’ai parlé dans ces mémoires. Quant au troisième, il se nommait Akim Akimytch: j’ai rarement rencontré un original pareil, le souvenir qu’il m’a laissé est encore vivant.

Grand, maigre, faible d’esprit et terriblement ignorant, il était raiso

[10] Les nobles condamnés aux travaux forcés perdent leurs privilèges. Ce n’est que par une grâce de l’empereur qu’ils peuvent être réintégrés dans leurs droits.