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Les trois jours qui suivirent mon arrivée, je n’allai pas au travail; on do

Je revois nettement la première matinée que je passai dans la maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde, près de la grande porte de l’enceinte; au bout de dix minutes le sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les détenus s’éveillaient les uns après les autres et se levaient en tremblant de froid de leurs lits de planches, à la lumière terne d’une chandelle.

Presque tous étaient moroses. Ils bâillaient et s’étiraient, leurs fronts marqués au fer se contractaient; les uns se signaient; d’autres commençaient à dire des bêtises. La touffeur était horrible. L’air froid du dehors s’engouffrait aussitôt qu’on ouvrait la porte et tourbillo

– Que fais-tu là, front marqué? grondait un détenu de haute taille, sec et basané.

Il attirait l’attention par les protubérances étranges dont son crâne était couvert. Il repoussa un autre forçat tout rond, tout petit, au visage gai et rougeaud.

– Attends donc!

– Qu’as-tu à crier! tu sais qu’on paye chez nous quand on veut faire attendre les autres. File toi-même. Regardez ce beau monument, frères,… non, il n’a point de farticultiapnost [6].

Ce mot farticultiapnost fit son effet: les détenus éclatèrent de rire, c’était tout ce que désirait le joyeux drille, qui tenait évidemment le rôle de bouffon dans la caserne. L’autre forçat le regarda d’un air de profond mépris.

– Hé! la petite vache!… marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain blanc de la prison l’a engraissée.

– Pour qui te prends-tu? pour un bel oiseau?

– Parbleu! comme tu le dis.

– Dis-nous donc quel bel oiseau tu es.

– Tu le vois.

– Comment? je le vois!

– Un oiseau, qu’on te dit!

– Mais lequel?

Ils se dévoraient des yeux. Le petit attendait une réponse et serrait les poings, en apparence prêt à se battre. Je pensais qu’une rixe s’ensuivrait. Tout cela était nouveau pour moi, aussi regardai-je cette scène avec curiosité. J’appris plus tard que de semblables querelles étaient fort i

Le détenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il sentait qu’on attendait sa réponse; sous peine de se déshonorer, de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu’il avait dit, montrer qu’il était un oiseau merveilleux, un perso

– Un kaghane!

C’est-à-dire qu’il était un oiseau kaghane . Un formidable éclat de rire accueillit cette saillie et applaudit à l’ingéniosité du forçat.

– Tu n’es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros qui se sentait battu à plates coutures; furieux de sa défaite, il se serait jeté sur son adversaire, si ses camarades n’avaient entouré les deux parties de crainte qu’une querelle sérieuse ne s’engageât.

– Battez-vous plutôt que de vous piquer avec la langue, cria de son coin un spectateur.

– Oui! retenez-les! lui répondit-on, ils vont se battre. Nous sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons pas.

– Oh! les beaux lutteurs! L’un est ici pour avoir chipé une livre de pain; l’autre est un voleur de pots; il a été fouetté par le bourreau, parce qu’il avait volé une terrine de lait caillé à une vieille femme.

– Allons! allons! assez! cria un invalide dont l’office était de maintenir l’ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur une couchette particulière.

– De l’eau, les enfants! de l’eau pour Névalide [8] Pétrovitch, de l’eau pour notre petit frère Névalide Pétrovitch! il vient de se réveiller.

– Ton frère… Est-ce que je suis ton frère? Nous n’avons pas bu pour un rouble d’eau-de-vie ensemble! marmotta l’invalide en passant les bras dans les manches de sa capote.

On se prépara à la vérification, car il faisait déjà clair; les détenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient revêtu leurs demi-pelisses (polouchoubki) et recevaient dans leur bo

Les détenus se dispersaient dans les coins et autour des tables, en bo

Le tapage était insupportable; plusieurs forçats, cependant, causaient dans les coins d’un air posé et tranquille.

– Salut et bon appétit, père Antonytch! dit un jeune détenu, en s’asseyant à côté d’un vieillard édenté et refrogné.

[6] Ce mot ne signifie rien; le forçat a défiguré le mot de particularité, qu’il emploie à tort dans le sens de savoir-vivre.

[7] Il n’existe aucun oiseau de ce nom: le forçat, pour se tirer d’embarras, invente un nom d’oiseau. Toute cette conversation est littéralement intraduisible en français.

[8] Les forçats ont fait du mot invalide un prénom qu’ils do

[9] Bière de seigle.