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Ce fut Kiriloff qui répondit:

– Il fallait bien qu’il vous y appelât! Vous ne vouliez rien entendre, comment donc se serait-il débarrassé de vous?

– Je me bornerai à une observation, dit Maurice Nikolaïévitch qui avait suivi la discussion avec un effort pénible: – si l’un des adversaires déclare d’avance qu’il tirera en l’air, le duel en effet ne peut continuer… pour des raisons délicates et… faciles à comprendre.

– Je n’ai nullement déclaré que je tirerais en l’air chaque fois! cria Stavroguine poussé à bout. – Vous ne savez pas du tout quelles sont mes intentions, et comment je tirerai tout à l’heure… Je n’empêche le duel en aucune façon.

– S’il en est ainsi, la rencontre peut continuer, dit Maurice Nikolaïévitch à Gaganoff.

À la reprise du combat, les mêmes incidents se reproduisirent; la balle de Gaganoff s’égara encore, et celle de Stavroguine passa à une archine au-dessus du chapeau d’Artémii Pétrovitch. Cette fois, pour éviter de nouvelles récriminations, Nicolas Vsévolodovitch, bien que décidé à épargner son adversaire, avait feint de le viser, mais celui-ci ne s’y trompa point:

– Encore! hurla-t-il en grinçant des dents; – n’importe, j’ai été provoqué, et j’entends user des avantages de ma position. Je réclame l’échange d’une troisième balle.

– C’est votre droit, déclara Kiriloff.

Maurice Nikolaïévitch ne dit rien. Les combattants se remirent en place. Quand le signal fut do

– C’est trop longtemps viser! cria violemment Kiriloff; – tirez! tirez!

Au même instant une détonation retentit, et le chapeau de castor blanc de Nicolas Vsévolodovitch roula à terre. L’ingénieur le ramassa et le tendit à son ami. Le coup n’avait pas été mal dirigé, la coiffe était percée fort près de la tête, il s’en fallait de quatre verchoks que la balle n’eût atteint le crâne. Pendant que Stavroguine examinait son chapeau avec Kiriloff, il semblait avoir oublié Artémii Pétrovitch.

– Tirez, ne retenez pas votre adversaire! cria Maurice Nikolaïévitch excessivement agité.

Nicolas Vsévolodovitch frisso

III

Au moment où il approchait de sa demeure, Nicolas Vsévolodovitch interpella Kiriloff avec impatience:

– Pourquoi vous taisez-vous?

– Qu’est-ce qu’il vous faut? répliqua l’ingénieur.

Sa monture se cabrait, et il avait fort à faire pour n’être pas désarço

Stavroguine se contint.

– Je ne voulais pas offenser ce… cet imbécile, et je l’ai encore offensé, dit-il en baissant le ton.

– Oui, vous l’avez encore offensé, répondit Kiriloff; – et, d’ailleurs, ce n’est pas un imbécile.

– J’ai pourtant fait tout ce que j’ai pu.

– Non.

– Qu’est-ce qu’il fallait donc faire?

– Ne pas le provoquer.

– Supporter encore un soufflet?

– Oui.

– Je commence à n’y rien comprendre! reprit avec colère Nicolas Vsévolodovitch, – pourquoi tous attendent-ils de moi ce qu’ils n’attendent pas des autres? Pourquoi souffrirais-je ce que perso

– Je pensais que vous-même cherchiez ces fardeaux?

– Je les cherche?

– Oui.

– Vous… vous vous en êtes aperçu?

– Oui.

– Cela se remarque donc?

– Oui.

Ils gardèrent le silence pendant une minute. Stavroguine avait l’air très préoccupé.

– Si je n’ai pas tiré sur lui, c’est uniquement parce que je ne voulais pas le tuer; je vous assure que je n’ai pas eu une autre intention, dit Nicolas Vsévolodovitch avec l’empressement inquiet de quelqu’un qui cherche à se justifier.

– Il ne fallait pas l’offenser.

– Comment devais-je faire alors?

– Vous deviez le tuer.

– Vous regrettez que je ne l’aie pas tué?

– Je ne regrette rien. Je croyais que vous vouliez le tuer. Vous ne savez pas ce que vous cherchez.

– Je cherche des fardeaux, fit en riant Stavroguine.

– Puisque vous-même ne vouliez pas verser son sang, pourquoi vous êtes-vous mis dans le cas d’être tué par lui.

– Si je ne l’avais pas provoqué, il m’aurait tué comme un chien.

– Ce n’est pas votre affaire. Il ne vous aurait peut-être pas tué.

– Il m’aurait seulement battu?

– Ce n’est pas votre affaire. Portez votre fardeau. Autrement il n’y a pas de mérite.

– Foin de votre mérite! je ne tiens à en acquérir aux yeux de perso

– Je croyais le contraire, observa froidement Kiriloff.

Les deux cavaliers entrèrent dans la cour de la maison.

– Voulez-vous venir chez moi? proposa Nicolas Vsévolodovitch.

– Non, je vais rentrer, adieu, dit Kiriloff.

Il descendit de cheval et mit sous son bras la boîte qui contenait ses pistolets.

– Du moins vous n’êtes pas fâché contre moi? reprit Stavroguine qui tendit la main à l’ingénieur.

– Pas du tout! répondit celui-ci en revenant sur ses pas pour serrer la main de son ami. – Si je porte facilement mon fardeau, c’est parce que ma nature s’y prête; la vôtre vous rend peut-être votre charge plus pénible. Il n’y a pas à rougir de cela.