Страница 186 из 199
– Oui, cela arrive chez nous en Russie… et, en général, nous autres Russes… eh bien, oui, il arrive…
Stépan Trophimovitch ne finit pas sa phrase.
– Si vous êtes précepteur, qu’est-ce qui vous appelle à Khatovo? Vous allez peut-être plus loin?
– Je… c'est-à-dire, ce n’est pas que j’aille plus loin… Je vais chez un marchand.
– Alors c’est à Spassoff que vous allez?
– Oui, oui, justement, à Spassoff. Du reste, cela m’est égal.
– Si vous allez à pied à Spassoff avec vos bottes, vous mettrez huit jours pour y arriver, remarqua en riant la femme.
– Oui, oui, et cela m’est égal, mes amis, cela m’est égal, reprit impatiemment Stépan Trophimovitch.
«Ces gens-là sont terriblement curieux; la femme, du reste, parle mieux que le mari: je remarque que depuis le 19 février leur style s’est un peu modifié et… qu’importe que j’aille à Spassoff ou ailleurs? Du reste, je les payerai, pourquoi donc me persécutent-ils ainsi?»
– Si vous allez à Spassoff, il faut prendre le bateau à vapeur, dit le moujik.
– Certainement, ajouta avec animation la paysa
– De quarante.
– Demain, à deux heures, vous trouverez le bateau à Oustiévo, reprit la femme.
Mais Stépan Trophimovitch s’obstina à ne pas répondre, et ses compagnons finirent par le laisser tranquille. Le moujik était occupé avec son cheval de nouveau engagé dans une ornière; de loin en loin les deux époux échangeaient de courtes observations. Le voyageur commençait à sommeiller. Il fut fort éto
– Vous dormiez, monsieur?
– Qu’est-ce que c’est? Où suis-je? Ah! Allons! Allons… cela m’est égal, soupira Stépan Trophimovitch, et il mit pied à terre.
Il regarda tristement autour de lui, se sentant tout désorienté dans ce milieu nouveau.
– Mais je vous dois cinquante kopeks, je n’y pensais plus! dit-il au paysan vers lequel il s’avança avec un empressement extraordinaire; évidemment, il n’osait plus se séparer de ses compagnons de route.
– Vous règlerez dans la chambre, entrez, répondit le moujik.
– Oui, c’est cela, approuva la femme.
Stépan Trophimovitch monta un petit perron aux marches branlantes.
«Mais comment cela est-il possible?» murmurait-il non moins inquiet que surpris, pourtant il entra dans la maison. «Elle l’a voulu», se dit-il avec un déchirement de cœur, et soudain il oublia encore tout, même le lieu où il se trouvait.
C’était une cabane de paysan, claire, assez propre, et comprenant deux chambres. Elle ne méritait pas, à proprement parler, le nom d’auberge, mais les voyageurs co
– Qu’est-ce que c’est? Ce sont des blines? Mais… c’est charmant.
– En désirez-vous, monsieur? demanda poliment la femme.
– Oui, justement, j’en désire, et… je vous prierais aussi de me do
– Vous voulez un samovar? Très volontiers.
On servit les blines sur une grande assiette ornée de dessins bleus. Ces savoureuses galettes de village qu’on fait avec de la farine de froment et qu’on arrose de beurre frais furent trouvées exquises par Stépan Trophimovitch.
– Que c’est bon! Que c’est onctueux! Si seulement on pouvait avoir un doigt d’eau-de-vie?
– Ne désirez-vous pas un peu de vodka, monsieur?
– Justement, justement, une larme, un tout petit rien.
– Pour cinq kopeks alors?
– Pour cinq, pour cinq, pour cinq, pour cinq, un tout petit rien, acquiesça avec un sourire de béatitude Stépan Trophimovitch.
– Demandez à un homme du peuple de faire quelque chose pour vous: s’il le peut et le veut, il vous servira de très bo
– Et c’est tout pour moi! s’exclama d’éto
Il remplit le verre, se leva et se dirigea avec une certaine sole
Il avait agi ainsi par une sorte d’inspiration subite: une seconde auparavant il ne savait pas encore lui-même qu’il allait régaler la paysa
«Je sais à merveille comment il faut en user avec le peuple», pensait-il tout en se versant le reste de l’eau-de-vie; il n’y en avait plus un verre, néanmoins la liqueur le réchauffa et l’entêta même un peu.
«Je suis malade tout à fait, mais ce n’est pas trop mauvais d’être malade.»
– Voulez-vous acheter?… fit près de lui une douce voix de femme.