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– Mais vous savez, Verkhovensky, huit heures à passer en wagon, c’est terrible. Nous avons là, dans notre compartiment de première, Bérestoff, un colonel fort drôle, mon voisin de campagne; il a épousé une demoiselle Garine, et, vous savez, c’est un homme comme il faut. Il a même des idées. Il n’est resté que quarante-huit heures ici. C’est un amateur enragé du whist; si nous organisions une petite partie, hein? J’ai déjà trouvé le quatrième – Pripoukhloff, un marchant de T…, barbu comme il sied à un homme de sa condition. C’est un millio
– J’aime beaucoup à jouer au whist en voyage, mais j’ai pris un billet de seconde.
– Eh! qu’est-ce que cela fait? Montez donc avec nous. Je vais tout de suite faire changer votre billet. Le chef du train n’a rien à me refuser. Qu’est-ce que vous avez? Un sac? Un plaid?
– Allons-y gaiement!
Pierre Stépanovitch prit son sac, son plaid, un livre, et se transporta aussitôt en première classe. Erkel l’aida à installer ses affaires dans le compartiment.
La so
– Eh bien, Erkel, dit Pierre Stépanovitch tendant la main à l’enseigne par la portière du wagon, – vous voyez, je vais jouer avec eux.
– Mais à quoi bon me do
– Allons, au plaisir… dit celui-ci.
Il se détourna brusquement, car le jeune homme l’appelait pour le présenter à leurs compagnons de route. Et Erkel ne vit plus son Pierre Stépanovitch!
L’enseigne retourna chez lui fort triste. Certes l’idée ne pouvait lui venir que Pierre Stépanovitch fût un lâcheur, mais… mais il lui avait si vite tourné le dos dès que ce jeune élégant l’avait appelé et… il aurait pu lui dire autre chose que ce «au plaisir…» ou… ou du moins lui serrer la main un peu plus fort.
Autre chose aussi commençait à déchirer le pauvre cœur d’Erkel, et, sans qu’il le comprît encore lui-même, l’événement de la soirée précédente n’était pas étranger à cette souffrance.
CHAPITRE VII LE DERNIER VOYAGE DE STEPAN TROPHIMOVITCH [30].
I
Je suis convaincu que Stépan Trophimovitch eut grand’peur en voyant arriver le moment qu’il avait fixé pour l’exécution de sa folle entreprise. Je suis sûr qu’il fut malade de frayeur, surtout dans la nuit qui précéda sa fuite. Nastenka a raconté depuis qu’il s’était couché tard et qu’il avait dormi. Mais cela ne prouve rien; les condamnés à mort dorment, dit-on, d’un sommeil très profond la veille même de leur supplice. Quoiqu’il fît déjà clair quand il partit et que le grand jour remonte un peu le moral des gens nerveux (témoin le major, parent de Virguinsky, dont la religion s’évanouissait aux premiers rayons de l’aurore), je suis néanmoins persuadé que jamais auparavant il n’aurait pu se représenter sans épouvante la situation qui était maintenant la sie
Il y a encore une question que je me suis posée plus d’une fois: pourquoi s’enfuit-il à pied au lieu de partir en voiture, ce qui eût été beaucoup plus simple? À l’origine, je m’expliquais le fait par la fantastique tournure d’esprit de ce vieil idéaliste. Il est à supposer, me disais-je, que l’idée de prendre des chevaux de poste lui aura semblé trop banale et trop prosaïque: il a dû trouver beaucoup plus beau de voyager pédestrement comme un pèlerin. Mais maintenant je crois qu’il ne faut pas chercher si loin l’explication. La première raison qui empêcha Stépan Trophimovitch de prendre une voiture fut la crainte de do
Après sa rencontre imprévue avec Élisabeth Nikolaïevna, Stépan Trophimovitch poursuivit son chemin en s’oubliant de plus en plus lui-même. La grande route passait à une demi-verste de Skvorechniki, et, chose étrange, il la prit sans s’en douter. Réfléchir, se rendre un compte quelque peu net de ses actions lui était insupportable en ce moment. La pluie tantôt cessait, tantôt recommençait, mais il ne la remarquait pas. Ce fut aussi par un geste machinal qu’il mit son sac sur son épaule, et il ne s’aperçut pas que de la sorte il marchait plus légèrement. Quand il eut fait une verste ou une verste et demie, il s’arrêta tout à coup et promena ses regards autour de lui. Devant ses yeux s’allongeait à perte de vue, comme un immense fil, la route noire, creusée d’ornières et bordée de saules blancs; à droite s’étendaient des terrains nus; la moisson avait été fauchée depuis longtemps; à gauche c’étaient des buissons et au-delà un petit bois. Dans le lointain l’on devinait plutôt qu’on ne distinguait le chemin de fer, qui faisait un coude en cet endroit; une légère fumée au-dessus de la voie indiquait le passage d’un train, mais la distance ne permettait pas d’entendre le bruit. Durant un instant, le courage de Stépan Trophimovitch faillit l’abando
[30] Les mots en italiques dans ce chapitre sont en français dans le texte.