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Chez nous, les trottoirs, qu’ils soient en briques ou en planches, sont fort étroits. Pierre Stépanovitch marchait au milieu du trottoir et l’occupait tout entier, sans faire la moindre attention à Lipoutine, qui, faute de pouvoir trouver place à ses côtés, était obligé, ou de lui emboîter le pas, ou de trotter sur le pavé boueux. Soudain Pierre Stépanovitch se rappela que, peu auparavant, il avait ainsi pataugé dans la boue, tandis que Stavroguine, comme lui-même maintenant, cheminait au milieu du trottoir et en occupait toute la largeur. Au souvenir de cette scène, la colère faillit l’étrangler.
Lipoutine, lui aussi, étouffait de rage en se voyant traiter si cavalièrement. Passe encore si Pierre Stépanovitch s’était contenté d’être incivil avec les autres sectio
Absorbé dans ses réflexions, il se taisait et suivait timidement son bourreau. Ce dernier semblait avoir oublié sa présence; de temps à autre seulement il le poussait du coude avec le sans gêne le plus grossier. Dans la plus belle rue de la ville, Pierre Stépanovitch interrompit brusquement sa marche et entra dans un restaurant.
– Où allez-vous donc? demanda vivement Lipoutine; – mais c’est un traktir.
– Je veux manger un beefsteak.
– Vous n’y pensez pas! cet établissement est toujours plein de monde.
– Eh bien, qu’est-ce que cela fait?
– Mais… cela va nous mettre en retard. Il est déjà dix heures.
– Où nous allons, on n’arrive jamais trop tard.
– Mais c’est moi qui serai en retard. Ils m’attendent, je dois retourner auprès d’eux après cette visite.
– Qu’importe? Pourquoi retourner auprès d’eux? Ce sera une bêtise de votre part. Avec l’embarras que vous m’avez do
Pierre Stépanovitch se fit servir dans un cabinet particulier. Lipoutine, toujours fâché, s’assit sur un fauteuil un peu à l’écart et regarda manger son compagnon. Plus d’une demi-heure se passa ainsi. Pierre Stépanovitch ne se pressait pas et dînait de bon appétit; il so
– Puisque vous ne faites rien, lisez cela, dit soudain Pierre Stépanovitch en lui jetant une petite feuille de papier.
Lipoutine s’approcha de la lumière et se mit en devoir de déchiffrer ce papier qui était couvert d’une écriture horriblement fine, avec des ratures à chaque ligne. Quand il en eut achevé la lecture, Pierre Stépanovitch régla son addition et sortit. Sur le trottoir, Lipoutine voulut lui rendre le papier.
– Gardez-le; je vous dirai ensuite pourquoi. Eh bien, qu’est-ce que vous en pensez?
Lipoutine trembla de tout son corps.
– À mon avis… une pareille proclamation… n’est qu’une absurdité ridicule.
Sa colère ne pouvait plus se contenir.
– Si nous nous décidons à répandre de pareils écrits, poursuivit-il tout frémissant, – nous nous ferons mépriser: on dira que nous sommes des sots et que nous n’entendons rien à l’affaire.
– Hum! Ce n’est pas mon avis, dit Pierre Stépanovitch, qui marchait à grands pas sur le trottoir.
– Moi, c’est le mien; est-il possible que ce soit vous-même qui ayez rédigé cela?
– Ce n’est pas votre affaire.
– Je pense aussi que les vers de la Perso
– Vous ne savez pas ce que vous dites; ces vers-là sont fort bons.
– Par exemple, il y a encore une chose qui m’éto
– Je vous croyais fouriériste.
– Il n’y a rien de pareil dans Fourier.
– Je sais qu’il ne s’y trouve que des sottises.
– Non, il n’y a pas de sottises dans Fourier… Excusez-moi, je ne puis pas croire à un soulèvement pour le mois de mai.
Lipoutine avait si chaud qu’il dut débouto
– Allons, assez, dit Pierre Stépanovitch avec un sang-froid terrible. – Maintenant, pour ne pas l’oublier, vous aurez à composer et à imprimer de vos propres mains cette proclamation. Nous allons déterrer la typographie de Chatoff, et demain vous la recevrez. Vous composerez la feuille le plus promptement possible, vous en tirerez autant d’exemplaires que vous pourrez, et ensuite vous les répandrez pendant tout l’hiver. Les moyens vous seront indiqués. Il faut un très grand nombre d’exemplaires, parce qu’on vous en demandera de différents côtés.
– Non, pardo
– Il faudra pourtant bien que vous vous en chargiez.
– J’agis en vertu des instructions du comité central, et vous devez obéir.
– Eh bien, j’estime que nos centres organisés à l’étranger ont oublié la réalité russe et rompu tout lien avec la patrie, voilà pourquoi ils ne font qu’extravaguer… Je crois même que les quelques centaines de sections, censément éparpillées sur toute la surface de la Russie, se réduisent en définitive à une seule: la nôtre, et que le prétendu réseau est un mythe, répliqua Lipoutine, suffoqué de colère.