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– C’est dommage aussi que nous soyons devenus stupides, murmura Stavroguine, et il se remit en marche.

– Écoutez, j’ai vu moi-même un enfant de six ans qui ramenait au logis sa mère ivre, et elle l’accablait de grossières injures. Vous pensez si cela m’a fait plaisir? Quand nous serons les maîtres, eh bien, nous les guérirons… si besoin est, nous les relèguerons pour quarante ans dans une Thébaïde… Mais maintenant la débauche est nécessaire pendant une ou deux générations, – une débauche inouïe, ignoble, sale, voilà ce qu’il faut! Pourquoi riez-vous? Je ne suis pas en contradiction avec moi-même, mais seulement avec les philanthropes et le chigalévisme. Je suis un coquin, et non un socialiste. Ha, ha, ha! C’est seulement dommage que le temps nous manque. J’ai promis à Karmazinoff de commencer en mai et d’avoir fini pour la fête de l’Intercession. C’est bientôt? Ha, ha! Savez-vous ce que je vais vous dire, Stavroguine? jusqu’à présent le peuple russe, malgré la grossièreté de son vocabulaire injurieux, n’a pas co

– Eh bien, Verkhovensky, c’est la première fois que je vous entends, et votre langage me confond, dit Nicolas Vsévolodovitch; – ainsi, réellement, vous n’êtes pas un socialiste, mais un politicien quelconque… un ambitieux?

– Un coquin, un coquin. Vous désirez savoir qui je suis? Je vais vous le dire, c’est à cela que je voulais arriver. Ce n’est pas pour rien que je vous ai baisé la main. Mais il faut que le peuple croie que nous seuls avons conscience de notre but, tandis que le gouvernement «agite seulement une massue dans les ténèbres et frappe sur les siens». Eh! si nous avions le temps! Le malheur, c’est que nous sommes pressés. Nous prêcherons la destruction… cette idée est si séduisante! Nous appellerons l’incendie à notre aide… Nous mettrons en circulation des légendes… Ces «sections» de rogneux auront ici leur utilité. Dès qu’il y aura un coup de pistolet à tirer, je vous trouverai dans ces mêmes «sections» des hommes de bo

– Qui?

– Le tzarévitch Ivan.

– Qui?

– Le tzarévitch Ivan; vous, vous!

Stavroguine réfléchit une minute.

– Un imposteur? demanda-t-il tout à coup en regardant avec un profond éto

– Nous dirons qu’il «se cache», susurra d’une voix tendre Verkhovensky dont l’aspect était, en effet, celui d’un homme ivre. – Comprenez-vous la puissance de ces trois mots: «il se cache»? Mais il apparaîtra, il apparaîtra. Nous créerons une légende qui dégotera celle des Skoptzi [22]. Il existe, mais perso

– Ainsi c’est sérieusement que vous comptiez sur moi? fit Stavroguine avec un méchant sourire.

– Pourquoi cette amère dérision? Ne m’effrayez pas. En ce moment je suis comme un enfant, c’est assez d’un pareil sourire pour me causer une frayeur mortelle. Écoutez, je ne vous montrerai à perso

– Frénésie! dit Stavroguine.

– Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas? Vous avez peur? C’est parce que vous ne craignez rien que j’ai jeté les yeux sur vous. Mon idée vous paraît absurde, n’est-ce pas? Mais, pour le moment, je suis encore un Colomb sans Amérique: est-ce qu’on trouvait Colomb raiso

Nicolas Vsévolodovitch ne répondit pas. Arrivés à la maison Stavroguine, les deux hommes s’arrêtèrent devant le perron.

– Écoutez, fit Verkhovensky en se penchant à l’oreille de Nicolas Vsévolodovitch: – je vous servirai sans argent: demain j’en finirai avec Marie Timoféievna… sans argent, et demain aussi je vous amènerai Lisa. Voulez-vous Lisa, demain?

Stavroguine sourit: «Est-ce que réellement il serait devenu fou?» pensa-t-il.

Les portes du perron s’ouvrirent.

– Stavroguine, notre Amérique? dit Verkhovensky en saisissant une dernière fois la main de Nicolas Vsévolodovitch.

– À quoi bon? répliqua sévèrement celui-ci.

– Vous n’y tenez pas, je m’en doutais! cria Pierre Stépanovitch dans un violent transport de colère. – Vous mentez, aristocrate vicieux, je ne vous crois pas, vous avez un appétit de loup!… Comprenez donc que votre compte est maintenant trop chargé et que je ne puis vous lâcher! Vous n’avez pas votre pareil sur la terre! Je vous ai inventé à l’étranger; c’est en vous considérant que j’ai songé à ce rôle pour vous. Si je ne vous avais pas vu, rien ne me serait venu à l’esprit!…

Nicolas Vsévolodovitch monta l’escalier sans répondre.

– Stavroguine! lui cria Verkhovensky, – je vous do

[22] Les Skoptzi (Eunuques) prétendent avoir pour grand-prêtre le tzar Pierre III, toujours vivant et présent au milieu d’eux.

[23] Ivan Sousloff, paysan de Vladimir, fut adopté par Daniel Philippovitch, fondateur de la secte des Flagellants, et contribua puissamment aux progrès de cette hérésie.

[24] Toutes les phrases en italiques dans ce chapitre sont en français dans le texte.