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– Comment! il est parent de madame Von Lembke?

– Oui. Parent éloigné.

– Karmazinoff, le romancier?

– Eh! oui, l’écrivain, qu’est-ce qui vous éto

– Je… Je…

– Je comprends. Toujours les amis, toujours la boisson, le club, les cartes et la réputation d’athée. Cette réputation ne me plaît pas, Stépan Trophimovitch. Je n’aime pas qu’on vous appelle athée, surtout à présent. Je ne l’aimais pas non plus autrefois, parce que tout cela n’est que du pur bavardage. Il faut bien le dire à la fin.

– Mais, ma chère…

– Écoutez, Stépan Trophimovitch, en matière scientifique, sans doute, je ne suis vis-à-vis de vous qu’une ignorante, mais j’ai beaucoup pensé à vous pendant que je faisais route vers la Russie. Je suis arrivée à une conviction.

– Laquelle?

– C’est que nous ne sommes pas, à nous deux, plus intelligents que tout le reste du monde, et qu’il y a plus intelligent que nous…

– Votre observation est très juste. Il y a plus intelligent que nous, par conséquent on peut avoir plus raison que nous, par conséquent nous pouvons nous tromper, n’est-ce pas? Mais, ma bo

– Comment? Qu’est-ce que vous avez dit?

– J’ai dit: on trouve toujours plus de moines que de raisons, et comme je suis tout à fait de cet…

– Cela n’est certainement pas de vous; vous avez dû prendre ce mot-là quelque part.

– C’est Pascal qui l’a dit.

– Je me doutai bien que ce n’était pas vous! Pourquoi vous-même ne parlez-vous jamais ainsi? Pourquoi, au lieu de vous exprimer avec cette spirituelle précision, êtes-vous toujours si filandreux? Cela est bien mieux dit que toutes vos paroles de tantôt sur l’ivresse administrative…

– Ma foi, chère, pourquoi?… D’abord, apparemment, parce que je ne suis pas Pascal, et puis… en second lieu, nous autres Russes, nous ne savons rien dire dans notre langue… Du moins, jusqu’à présent on n’a encore rien dit…

– Hum! ce n’est peut-être pas vrai. Du moins, vous devriez prendre note de tels mots et les retenir pour les glisser, au besoin, dans la conversation… Ah! Stépan Trophimovitch, je voulais vous parler sérieusement!

– Chère, chère amie!

– Maintenant que tous ces Lembke, tous ces Karmazinoff… Oh! mon Dieu, comme vous vous galvaudez! Oh! que vous me désolez!… Je désirerais que ces gens-là ressentent de l’estime pour vous, parce qu’ils ne valent pas votre petit doigt, et comment vous tenez-vous? Que verront-ils? Que leur montrerai-je? Au lieu d’être par la noblesse de votre attitude une leçon vivante, un exemple, vous vous entourez d’un tas de fripouilles, vous avez contracté des habitudes pas possibles, vous vous abrutissez, les cartes et le vin sont devenus indispensable à votre existence, vous ne lisez que Paul de Kock et vous n’écrivez rien, tandis que là-bas ils écrivent tous; tout votre temps se dépense en bavardage. Peut-on, est-il permis de se lier avec une canaille comme votre inséparable Lipoutine?

– Pourquoi donc l’appelez-vous mon inséparable? protesta timidement Stépan Trophimovitch.

– Où est-il maintenant? demanda d’un ton sec Barbara Pétrovna.

– Il… il vous respecte infiniment, et il est allé à S… pour recueillir l’héritage de sa mère.

– Il ne fait, paraît-il, que toucher de l’argent. Et Chatoff? Toujours le même?

– Irascible, mais bon.

– Je ne puis souffrir votre Chatoff; il est méchant, et a une trop haute opinion de lui-même.

– Comment se porte Daria Pavlovna?

– C’est de Dacha que vous parlez? Quelle idée vous prend? répondit Barbara Pétrovna en fixant sur lui un regard curieux. – Elle va bien, je l’ai laissée chez les Drozdoff… En Suisse, j’ai entendu parler de votre fils, on n’en dit pas de bien, au contraire.

– Oh! c’est une histoire bien bête! Je vous attendais, ma bo

– Assez, Stépan Trophimovitch, laissez-moi la paix, je n’en puis plus. Nous avons le temps de causer, surtout de pareilles choses. Vous commencez à envoyer des jets de salive quand vous riez, c’est un signe de sénilité! Et quel rire étrange vous avez maintenant!… Mon Dieu, que de mauvaises habitudes vous avez prises! Allons, assez, assez, je tombe de fatigue! On peut bien avoir enfin pitié d’une créature humaine!

Stépan Trophimovitch «eut pitié de la créature humaine», mais il se retira tout chagrin.

V

Dans les derniers jours d’août, les dames Drozdoff revinrent enfin, elles aussi. Leur arrivée, qui précéda de peu celle de notre nouvelle gouvernante, fit en général sensation dans la société. Mais je parlerai de cela plus tard; je me bornerai à dire, pour le moment, que Prascovie Ivanovna, attendue avec tant d’impatience par Barbara Pétrovna, lui apporta une nouvelle des plus étranges: Nicolas avait quitté les dames Drozdoff dès le mois de juillet; ensuite, ayant rencontré le comte K… sur les bords du Rhin, il était parti pour Pétersbourg avec ce perso

– Je n’ai rien pu tirer d’Élisabeth, trop fière et trop entêtée pour répondre à mes questions, acheva Prascovie Ivanovna, – mais j’ai vu de mes yeux qu’il y avait quelque chose entre elle et Nicolas Vsévolodovitch. Je ne co

Ces mots venimeux furent prononcés d’un ton plein d’amertume. On voyait que la «femme affaiblie» les avait préparés à l’avance et qu’elle en attendait un grand effet. Mais, avec Barbara Pétrovna, les allusions voilées et les réticences énigmatiques manquaient leur but. Elle somma carrément son interlocutrice de mettre les points sur les i. Prascovie Ivanovna changea aussitôt de langage: aux paroles fielleuses succédèrent les larmes et les épanchements du cœur. Comme Stépan Trophimovitch, cette dame irascible, mais sentimentale, avait toujours besoin d’une amitié sincère, et ce qu’elle reprochait surtout à sa fille Élisabeth Nikolaïevna, c’était de ne pas être pour elle une amie.