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«L’aventure de Richard est intéressante parce que nationale. En Russie, bien qu’il soit absurde de décapiter un frère pour la seule raison qu’il est devenu des nôtres et que la grâce l’a touché, nous avons presque aussi bien. Chez nous, torturer en battant constitue une tradition historique, une jouissance prompte et immédiate. Nékrassov raconte dans l’un de ses poèmes [87] comment un moujik frappe de son fouet les yeux de son cheval. Qui n’a vu cela? c’est bien russe. Le poète montre le petit cheval surchargé, embourbé avec sa charrette qu’il ne peut dégager. Alors, le moujik le bat avec acharnement, frappe sans comprendre ce qu’il fait, les coups pleuvent dans une sorte d’ivresse. «Tu ne peux pas tirer, tu tireras tout de même; meurs, mais tire.» La rosse sans défense se débat désespérément, cependant que son maître fouette ses «doux yeux» où roulent des larmes. Enfin, elle arrive à se dégager et s’en va tremblante, privée de souffle, d’une allure saccadée, contrainte, honteuse. Chez Nékrassov, cela produit une impression épouvantable. Mais aussi, ce n’est qu’un cheval, et Dieu ne l’a-t-il pas créé pour être fouetté? C’est ce que nous ont expliqué les Tatars, et ils nous ont légué le knout. Pourtant, on peut aussi fouetter les gens. Un monsieur cultivé et sa femme pre

– Non, je veux souffrir, moi aussi. Continue.

– Encore un petit tableau caractéristique. Je viens de le lire dans les Archives russes ou l’Antiquité russe , je ne sais plus. C’était à l’époque la plus sombre du servage, au début du XIXème siècle. Vive le Tsar libérateur [89]! Un ancien général, avec de hautes relations, riche propriétaire foncier, vivait dans un de ses domaines dont dépendaient deux mille âmes. C’était un de ces individus (à vrai dire déjà peu nombreux alors) qui, une fois retirés du service, étaient presque convaincus de leur droit de vie et de mort sur leurs serfs. Plein de morgue, il traitait de haut ses modestes voisins, comme s’ils étaient ses parasites et ses bouffons. Il avait une centaine de piqueurs, tous montés, tous en uniformes, et plusieurs centaines de chiens courants. Or, voici qu’un jour, un petit serf de huit ans, qui s’amusait à lancer des pierres, blessa à la patte un de ses chiens favoris. Voyant son chien boiter, le général en demanda la cause. On lui expliqua l’affaire en désignant le coupable. Il fit immédiatement saisir l’enfant, qu’on arracha des bras de sa mère et qui passa la nuit au cachot. Le lendemain, dès l’aube, le général en grand uniforme monte à cheval pour aller à la chasse, entouré de ses parasites, de ses veneurs, de ses chiens, de ses piqueurs. On rassemble toute la domesticité pour faire un exemple et la mère du coupable est amenée, ainsi que le gamin. C’était une matinée d’automne, brumeuse et froide, excellente pour la chasse. Le général ordo

– Certes! proféra doucement Aliocha, tout pâle, avec un sourire convulsif.

– Bravo! s’écria Ivan enchanté; si tu le dis, toi, c’est que… Voyez-vous l’ascète! Tu as donc aussi un diablotin dans le cœur, Aliocha Karamazov?

– J’ai dit une bêtise, mais…

– Oui, mais… Sache, novice, que les bêtises sont nécessaires au monde; c’est sur elles qu’il est fondé: sans ces bêtises, il ne se passerait rien ici-bas. On sait ce qu’on sait.

– Que sais-tu?

– Je n’y comprends rien, poursuivit Ivan comme en rêve; je ne veux rien comprendre maintenant, je m’en tiens aux faits. En essayant de comprendre, j’altère les faits…

– Pourquoi me tourmentes-tu? fit douloureusement Aliocha. Me le diras-tu, enfin?

– Certes, je me préparais à te le dire. Tu m’es cher et je ne veux pas t’abando

Ivan se tut un instant et son visage s’attrista soudain.

[87] Réflexions sur la température, II (1859).

[88] Deux grandes revues historiques

[89] Alexandre II qui abolit le servage en 1861.