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IV. La révolte
«Je dois t’avouer une chose, commença Ivan, je n’ai jamais pu comprendre comment on peut aimer son prochain. C’est précisément, à mon idée, le prochain qu’on ne peut aimer; du moins ne peut-on l’aimer qu’à distance. J’ai lu quelque part, à propos d’un saint, «Jean le Miséricordieux» [86], qu’un passant affamé et transi, vint un jour le supplier de le réchauffer; le saint se coucha sur lui, le prit dans ses bras et se mit à insuffler son haleine dans la bouche purulente du malheureux, infecté par une horrible maladie. Je suis persuadé qu’il fit cela avec effort, en se mentant à lui-même, dans un sentiment d’amour dicté par le devoir, et par esprit de pénitence. Il faut qu’un homme soit caché pour qu’on puisse l’aimer; dès qu’il montre son visage, l’amour disparaît.
– Le starets Zosime a plusieurs fois parlé de cela, observa Aliocha. Il disait aussi que souvent, pour des âmes inexpérimentées, le visage de l’homme est un obstacle à l’amour. Il y a pourtant beaucoup d’amour dans l’humanité, un amour presque pareil à celui du Christ, je le sais par expérience Ivan…
– Eh bien, moi, je ne le sais pas encore et ne peux pas le comprendre, beaucoup sont dans le même cas. Il s’agit de savoir si cela provient des mauvais penchants, ou si c’est inhérent à la nature humaine. À mon avis, l’amour du Christ pour les hommes est une sorte de miracle impossible sur la terre. Il est vrai qu’il était Dieu; mais nous ne sommes pas des dieux. Supposons, par exemple, que je souffre profondément; un autre ne pourra jamais co
– Tu as l’air bizarre, tu ne me parais pas dans ton état normal, insinua Aliocha avec inquiétude.
– À propos, continua Ivan comme s’il n’avait pas entendu son frère, un Bulgare m’a récemment conté à Moscou les atrocités que commettent les Turcs et les Tcherkesses dans son pays: craignant un soulèvement général des Slaves, ils incendient, égorgent, violent les femmes et les enfants; ils clouent les priso
– Frère, à quoi bon tout cela?
– Je pense que si le diable n’existe pas, s’il a été créé par l’homme, celui-ci l’a fait à son image.
– Comme Dieu, alors?
– Tu sais fort bien «retourner les mots», comme dit Polonius dans Hamlet, reprit Ivan en riant. Tu m’as pris au mot, soit; mais il est beau, ton Dieu, si l’homme l’a fait à son image. Tu me demandais tout à l’heure: à quoi bon tout cela? Vois-tu, je suis un dilettante, un amateur de faits et d’anecdotes; je les recueille dans les journaux, je note ce qu’on me raconte, cela forme déjà une jolie collection. Les Turcs y figurent, naturellement, avec d’autres étrangers, mais j’ai aussi des cas nationaux qui les surpassent. Chez les Russes, les verges et le fouet sont surtout en ho
[86] Dostoïevski a sans doute confondu le mot Ioa