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VI. Le réquisitoire. Caractéristique

Hippolyte Kirillovitch prit la parole avec un tremblement nerveux, le front et les tempes baignés d’une sueur froide, le corps parcouru de frissons, comme il le raconta ensuite. Il regardait ce discours comme son chef-d’œuvre [194], son chant du cygne, et mourut poitrinaire neuf mois plus tard, justifiant ainsi cette comparaison. Il y mit tout son cœur et toute l’intelligence dont il était capable, dévoilant un sens civique inattendu et de l’intérêt pour les questions «brûlantes». Il séduisit surtout par la sincérité; il croyait réellement à la culpabilité de l’accusé et ne requérait pas seulement par ordre, en vertu de ses fonctions, mais animé du désir de «sauver la société». Même les dames, pourtant hostiles à Hippolyte Kirillovitch, convinrent de la vive impression qu’il avait produite. Il commença d’une voix saccadée, qui s’affermit bientôt et réso

«Messieurs les jurés, cette affaire a eu du retentissement dans toute la Russie. Au fond, avons-nous lieu d’être surpris, de nous épouvanter? Ne sommes-nous pas habitués à toutes ces choses? Ces affaires sinistres ne nous émeuvent presque plus, hélas! C’est notre apathie, messieurs, qui doit faire horreur, et non le forfait de tel ou tel individu. D’où vient que nous réagissons si faiblement devant des phénomènes qui nous présagent un sombre avenir? Faut-il attribuer cette indifférence au cynisme, à l’épuisement précoce de la raison et de l’imagination de notre société, si jeune encore, mais déjà débile; au bouleversement de nos principes moraux ou à l’absence totale de ces principes? Je laisse en suspens ces questions, qui n’en sont pas moins angoissantes et sollicitent l’attention de chaque citoyen. Notre presse, aux débuts si timides encore, a pourtant rendu quelques services à la société, car, sans elle, nous ne co

Ici, le discours d’Hippolyte Kirillovitch fut interrompu par des applaudissements. Le libéralisme du symbole de la troïka russe plut. À vrai dire, les applaudissements furent clairsemés, de sorte que le président ne jugea même pas nécessaire de menacer le public de «faire évacuer» la salle. Pourtant, Hippolyte Kirillovitch fut réconforté: on ne l’avait jamais applaudi! On avait refusé de l’écouter durant tant d’a

«Qu’est-ce donc que cette famille Karamazov, qui a acquis soudain une si triste célébrité? J’exagère peut-être, mais il me semble qu’elle résume certains traits fondamentaux de notre société contemporaine, à l’état microscopique, «comme une goutte d’eau résume le soleil». Voyez ce vieillard débauché, ce «père de famille» qui a fini si tristement. Gentilhomme de naissance mais ayant débuté dans la vie comme chétif parasite, un mariage imprévu lui procure un petit capital; d’abord vulgaire fripon et bouffon obséquieux, c’est avant tout un usurier. Avec le temps, à mesure qu’il s’enrichit, il prend de l’assurance. L’humilité et la flagornerie disparaissent, il ne reste qu’un cynique méchant et railleur, un débauché. Nul sens moral, une soif de vivre inextinguible. À part les plaisirs sensuels, rien n’existe, voilà ce qu’il enseigne à ses enfants. En tant que père, il ne reco

[194] En français dans le texte.

[195] Gogol, les Âmes mortes, 1ère partie, XI.

[196] En français dans le texte.