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– Tu es bête, horriblement bête! Fais des mensonges plus spirituels, ou je ne t’écoute plus. Tu veux me vaincre par le réalisme de tes procédés, me persuader de ton existence. Je n’y crois pas!

– Mais je ne mens pas, tout cela est vrai. Malheureusement, la vérité n’est presque jamais spirituelle. Je vois que tu attends de moi quelque chose de grand, de beau peut-être. C’est regrettable, car je ne do

– Ne fais donc pas le philosophe, espèce d’âne!

– Comment puis-je philosopher, quand j’ai tout le côté droit paralysé, qui me fait geindre. J’ai consulté la Faculté; ils savent diagnostiquer à merveille, vous expliquent la maladie, mais sont incapables de guérir. Il y avait là un étudiant enthousiaste: «Si vous mourez, m’a-t-il dit, vous co

– Tu retombes dans la philosophie? dit Ivan, les dents serrées.

– Que Dieu m’en préserve! Mais on ne peut s’empêcher de se plaindre parfois. Je suis calomnié. Tu me traites à tout moment d’imbécile. On voit bien que tu es un jeune homme. Mon ami, il n’y a pas que l’esprit. J’ai reçu de la nature un cœur bon et gai, «j’ai aussi composé des vaudevilles» [183]. Tu me prends, je crois, pour un vieux Khlestakov, mais ma destinée est bien plus sérieuse. Par une sorte de décret inexplicable, j’ai pour mission de «nier»; pourtant je suis foncièrement bon et inapte à la négation. «Non, il faut que tu nies! Sans négation, pas de critique, et que deviendraient les revues, sans la critique? Il ne resterait plus qu’un hosa

– Toi non plus, tu ne crois pas en Dieu, dit Ivan avec un sourire haineux.

– Comment dire, si tu parles sérieusement…

– Dieu existe-t-il oui ou non? insista Ivan avec colère.

– Ah! c’est donc sérieux? Mon cher, Dieu m’est témoin que je n’en sais rien, je ne puis mieux dire.

– Non, tu n’existes pas, tu es moi-même et rien de plus! Tu n’es qu’une chimère!

– Si tu veux, j’ai la même philosophie que toi, c’est vrai. Je pense, donc je suis [184], voilà ce qui est sûr; quand au reste, quant à tous ces mondes, Dieu et Satan lui-même, tout cela ne m’est pas prouvé. Ont-ils une existence propre, ou est-ce seulement une émanation de moi, le développement successif de mon moi, qui existe temporellement et perso

– Tu ferais mieux de me raconter une anecdote!

– En voici une, précisément dans le cadre de notre sujet, c’est-à-dire plutôt une légende qu’une anecdote. Tu me reproches mon incrédulité. Mais, mon cher, il n’y a pas que moi comme ça; chez nous, tous sont maintenant troublés à cause de vos sciences. Tant qu’il y avait les atomes, les cinq sens, les quatre éléments, cela allait encore. Les atomes étaient déjà co

[182] En français dans le texte.

[183] Paroles de Klestakov, dans le Réviseur de Gogol, III, 6 -1836.

[184] En français dans le texte.

[185] Allusion à la fameuse «Troisième Section» – police secrète.