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– Comment oses-tu parler d’Aliocha, canaille! dit Ivan en riant.
– Tu m’injuries en riant, bon signe. D’ailleurs, tu es bien plus aimable avec moi que la dernière fois, et je comprends pourquoi: cette noble résolution…
– Ne me parle pas de ça, cria Ivan furieux.
– Je comprends, je comprends, c’est noble, c’est charmant [178], tu vas, demain, défendre ton frère, tu te sacrifies; c’est chevaleresque…
– Tais-toi, sinon gare aux coups de pied!
– En un sens, ça me fera plaisir, car mon but sera atteint: si tu agis ainsi, c’est que tu crois à ma réalité; on ne do
– En t’injuriant, je m’injurie! Toi, c’est moi-même, mais sous un autre museau. Tu exprimes mes propres pensées… et tu ne peux rien dire de nouveau!
– Si nos pensées se rencontrent, cela me fait ho
– Seulement, tu choisis mes pensées les plus sottes. Tu es bête et banal. Tu es stupide. Je ne puis te supporter!… Que faire, que faire? murmura Ivan entre ses dents.
– Mon ami, je veux pourtant rester un gentleman et être traité comme tel, dit le visiteur avec un certain amour-propre, d’ailleurs conciliant, débo
– Imbécile!
– En revanche, tu as beaucoup d’esprit. Tu m’injuries de nouveau. Ce n’est pas par intérêt que je te demandais cela. Tu peux ne pas répondre. Voilà mes rhumatismes qui me repre
– Imbécile!
– Tu y tiens! Je me souviens encore de mes rhumatismes de l’a
– Le diable, des rhumatismes?
– Pourquoi pas? Si je m’incarne, il faut en subir toutes les conséquences. Satanas sum et nihil humani a me alienum puto.
– Comment, comment? Satanas sum et nihil humani… Ce n’est pas bête, pour le diable!
– Je suis heureux de te plaire enfin.
– Cela ne vient pas de moi, dit Ivan, cela ne m’est jamais venu à l’esprit. Étrange…
– C’est du nouveau, n’est-ce pas [179]? Cette fois-ci je vais agir loyalement et t’expliquer la chose. Écoute. Dans les rêves, surtout durant les cauchemars qui provie
– Tu radotes! Comment, tu veux me persuader que tu existes, et tu prétends toi-même être un songe!
– Mon ami, j’ai choisi aujourd’hui une méthode particulière que je t’expliquerai ensuite. Attends un peu, où en étais-je? Ah oui! J’ai pris froid, mais pas chez vous, là-bas…
– Où, là-bas? Dis donc, resteras-tu encore longtemps?» s’écria Ivan presque désespéré. Il s’arrêta, s’assit sur le divan, se prit de nouveau la tête entre les mains. Il arracha la serviette mouillée et la jeta avec dépit.
«Tu as les nerfs malades, insinua le gentleman d’un air dégagé mais amical; tu m’en veux d’avoir pris froid, cependant cela m’est arrivé de la façon la plus naturelle. Je courais à une soirée diplomatique, chez une grande dame de Pétersbourg qui jouait les ministres, en habit, cravate blanche, ganté; pourtant j’étais encore Dieu sait où, et pour arriver sur la terre il fallait franchir l’espace. Certes, ce n’est qu’un instant, mais la lumière du soleil met huit minutes et j’étais en habit et gilet découvert. Les esprits ne gèlent pas, mais puisque je m’étais incarné… Bref, j’ai agi à la légère, je me suis aventuré. Dans l’espace, dans l’éther, dans l’eau, il fait un froid, on ne peut même pas appeler cela du froid: cent cinquante degrés au-dessous de zéro. On co
– Mais, est-ce possible?» interrompit distraitement Ivan Fiodorovitch. Il luttait de toutes ses forces pour résister au délire et ne pas sombrer dans la folie.
«Une hache? répéta le visiteur avec surprise.
– Mais oui, que deviendrait-elle, là-bas? s’écria Ivan avec une obstination rageuse.
– Une hache dans l’espace? Quelle idée [180]! Si elle se trouve très loin de la terre, je pense qu’elle se mettra à tourner autour sans savoir pourquoi, à la manière d’un satellite. Les astronomes calculeront son lever et son coucher, Gatsouk [181] la mettra dans son almanach, voilà tout.
[178] En français dans le texte.
[179] En français dans le texte.
[180] En français dans le texte.
[181] Alexandre Gatsouk (1832-1891), éditeur de journaux, revues, almanachs.