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Beaucoup des femmes qui se pressaient autour de lui versaient des larmes d’attendrissement et d’enthousiasme; d’autres s’élançaient pour baiser ne fût-ce que le bord de son habit, quelques-unes se lamentaient. Il les bénissait toutes et conversait avec elles. Il co
«En voilà une qui vient de loin!» dit-il en désignant une femme encore jeune, mais très maigre et défaite, le visage plutôt noirci que hâlé. Elle était à genoux et fixait le starets d’un regard immobile. Son regard avait quelque chose d’égaré.
«Je viens de loin, mon Père, de loin, à trois cents verstes d’ici. De loin, mon Père, de loin», répéta la femme comme un refrain, balançant la tête de droite à gauche, la joue appuyée sur la paume de sa main. Elle parlait comme en se lamentant. Il y a dans le peuple une douleur silencieuse et patiente: elle rentre en elle-même et se tait. Mais il y en a une autre qui éclate: elle se manifeste par les larmes et se répand en lamentations, surtout chez les femmes. Elle n’est pas plus légère que la douleur silencieuse. Les lamentations n’apaisent qu’en rongeant et en déchirant le cœur. Une pareille douleur ne veut pas de consolations, elle se repaît de l’idée d’être inextinguible. Les lamentations ne sont que le besoin d’irriter davantage la plaie.
«Vous êtes citadine, sans doute? continua le starets en la regardant avec curiosité.
– Nous habitons la ville, mon Père; nous sommes de la campagne, mais nous demeurons en ville. Je suis venue pour te voir. Nous avons entendu parler de toi, mon Père. J’ai enterré mon tout jeune fils, j’allais prier Dieu, j’ai été dans trois monastères et on m’a dit: «Va aussi là-bas, Nastassiouchka [31]», c’est-à-dire vers vous, mon Père, vers vous. Je suis venue, j’étais hier soir à l’église et me voilà.
– Pourquoi pleures-tu?
– Je pleure mon fils, il était dans sa troisième a
– Écoute, mère, proféra le starets, un grand saint d’autrefois aperçut dans le temple une mère qui pleurait comme toi, aussi à cause de son fils unique que le Seigneur avait également rappelé à lui. «Ne sais-tu pas, lui dit le saint, comme ces enfantelets sont hardis devant le trône de Dieu? Il n’y a même perso
La femme l’écoutait, la joue dans la main, inclinée. Elle soupira profondément.
«C’est de la même manière que Nikitouchka me consolait: «Tu n’es pas raiso
Elle tira de son sein la petite ceinture en passementerie de son garçon; dès qu’elle l’eut regardée, elle fut secouée de sanglots, cachant ses yeux avec ses doigts à travers lesquels coulaient des torrents de larmes.
«Eh! proféra le starets, cela c’est l’antique «Rachel pleurant ses enfants sans pouvoir être consolée, car ils ne sont plus [33]». Tel est le sort qui vous est assigné en ce monde, ô mères! Ne te console pas, il ne faut pas te consoler, pleure, mais chaque fois que tu pleures, rappelle-toi que ton fils est un des anges de Dieu, que, de là-haut, il te regarde et te voit, qu’il se réjouit de tes larmes et les montre au Seigneur; longtemps encore tes pleurs maternels couleront, mais enfin ils deviendront une joie paisible, tes larmes amères seront des larmes d’attendrissement et de purification, laquelle sauve du péché. Je prierai pour le repos de l’âme de ton fils; comment s’appelait-il?
– Alexéi, mon Père.
– C’est un beau nom. Il avait pour saint patron Alexéi, «homme de Dieu»?
– Oui, mon Père, Alexéi, «homme de Dieu [34]».
– Quel grand saint! Je prierai pour lui, mère, je n’oublierai pas ton affliction dans mes prières; je prierai aussi pour la santé de ton mari; mais c’est un péché de l’abando
[31] Diminutif très familier d’Anastassia (Anastasie).
[32] Diminutif caressant de Nikita (Nicétas).
[33] Matthieu, II, 18.
[34] La légende de saint Alexis, «l’homme de Dieu» est encore aussi populaire en Russie qu’elle l’était en France au Moyen Âge.