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– Est-ce bien nécessaire?
– Certainement, le comte est venu lui-même chez nous.
– J’ai tellement perdu l’habitude des visites, que je me sens tout honteux;’il me semble toujours qu’on va me demander de quel droit un étranger comme moi, qui ne vient pas pour affaires, s’introduit dans une maison.»
Kitty se mit à rire.
«Tu faisais bien des visites quand tu étais garçon?
– C’est vrai, mais ma confusion était la même»; et, baisant la main sa femme, il allait sortir, lorsque celle-ci l’arrêta:
«Kostia, sais-tu qu’il ne me reste plus que cinquante roubles? Je ne fais pas de dépenses inutiles, il me semble, ajouta-t-elle en voyant le visage de son mari se rembrunir; cependant l’argent disparaît si vite qu’il faut que notre organisation pèche de quelque côté.
– Nullement, répondit Levine avec une petite toux qu’elle savait être un signe de contrariété. J’entrerai à la Banque, D’ailleurs j’ai écrit à l’intendant de vendre le blé et de toucher d’avance le loyer du moulin. L’argent ne manquera pas.
– Je regrette parfois d’avoir écouté maman; je vous fatigue tous à m’attendre, nous dépensons un argent fou: pourquoi ne sommes-nous pas restés à la campagne? Nous y étions si bien!
– Moi, je ne regrette rien de ce que j’ai fait depuis notre mariage.
– Est-ce vrai? dit-elle en le regardant bien en face. À propos, sais-tu que la position de Dolly n’est plus tenable? nous en avons causé hier avec maman et Arsène (le mari de sa sœur Nathalie) et ils ont décidé que vous parleriez sérieusement à Stiva, car papa n’en fera rien.
– Je suis, prêt à suivre l’avis d’Arsène, mais que veux-tu que nous y fassions? En tout cas, j’entrerai chez les Lvof, et peut-être alors irai-je au concert avec Nathalie.»
Le vieux Kousma, qui remplissait en ville les fonctions de majordome, apprit à son maître en le reconduisant qu’un des chevaux boitait. Levine avait cherché, en s’installant à Moscou, à s’organiser une écurie convenable qui ne lui coûtât pas trop cher; mais il fut obligé de reco
Avoir de l’argent à la Banque pour subvenir aux besoins journaliers du ménage fut dorénavant son seul objectif; jusqu’ici il n’avait pas été gêné, mais la demande de Kitty venait de le troubler! Comment se procurerait-il de l’argent plus tard? Plongé dans ces réflexions, il monta en isvoschik et se rendit chez Katavasof.
III
Levine s’était beaucoup rapproché de son camarade d’Université; tout en admirant son jugement, «il pensait que la netteté des conceptions de Katavasof découlait de la pauvreté de nature de son ami; Katavasof pensait que l’incohérence d’idées de Levine provenait d’un manque de discipline dans l’esprit; mais la clarté de Katavasof plaisait à Levine, et la richesse d’une pensée indisciplinée chez ce dernier était agréable à l’autre». Le professeur avait décidé Levine à lui lire une partie de son ouvrage; frappé par l’originalité de quelques points de vue, il proposa à Levine de le mettre en rapports avec un savant éminent, le professeur Métrof, qui se trouvait momentanément à Moscou, et auquel il avait parlé des travaux de son ami.
La présentation se fit très cordialement ce jour-là. Métrof, homme aimable et bienveillant, commença par aborder la question à l’ordre du jour: le soulèvement du Montenegro; il parla de la situation politique, et cita quelques paroles significatives prononcées par l’Empereur et qu’il tenait de source certaine; ce à quoi Katavasof opposa des paroles d’un sens diamétralement opposé et de source également certaine, laissant Levine libre de choisir entre les deux versions.
«Monsieur est l’auteur d’un travail sur l’économie rurale, dont l’idée fondamentale me plaît beaucoup en ma qualité de naturaliste. Il tient compte du milieu dans lequel l’homme vit et se développe, ne l’envisage pas en dehors des lois zoologiques, et l’étudie dans ses rapports avec la nature.
– C’est fort intéressant, dit Métrof.
– Mon but était simplement d’écrire un livre d’agronomie, dit Levine en rougissant, mais malgré moi, en étudiant l’instrument principal, le travailleur, je suis arrivé à des conclusions fort imprévues.»
Et Levine développa ses idées, tout en tâtant prudemment le terrain, car il savait à Métrof des opinions opposées à l’enseignement politico-économique du moment, et doutait du degré de sympathie qu’il lui accorderait.
«En quoi le Russe, selon vous, diffère-t-il des autres peuples en tant que travailleur? Est-ce au point de vue que vous qualifiez de zoologique, ou à celui des conditions matérielles dans lesquelles il se trouve?»
Cette façon de poser la question prouvait à Levine une divergence d’idées absolue; il continua néanmoins à exposer sa thèse, qui consistait à démontrer que le peuple russe ne peut avoir les mêmes rapports avec la terre que les autres nations europée
«Il est aisé de se tromper sur les destinées générales d’un peuple en formant des conclusions prématurées, remarqua Métrof en interrompant Levine, et quant à la situation du travailleur, elle dépendra toujours de ses rapports avec la terre et le capital.»
Et, sans do