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Levine, tout en restant sous l’impression de sa conversation avec Oblonsky, pensait au lendemain: «Je me lèverai avec le soleil, je saurai garder mon sang-froid; il y a des bécasses en quantité; en rentrant peut-être trouverai-je un mot de Kitty. Oblonsky n’a-t-il pas raison de me reprocher de m’efféminer avec elle? Qu’y faire?» Il entendit, tout en dormant, ses compagnons rentrer, et ouvrit une seconde les yeux pour les voir éclairés par la lune dans l’entrebâillement de la porte.

«Demain avec l’aurore, messieurs», leur dit-il, et il se rendormit.

XII

Le lendemain, il fut impossible de réveiller Vassia, couché sur le ventre et dormant à poings fermés; Oblonsky refusa également de se lever, et Laska elle-même, blottie en rond dans le foin, étira paresseusement ses pattes de derrière avant de se décider à suivre son maître. Levine se chaussa, prit son fusil et sortit avec précaution. Les cochers dormaient près des voitures, les chevaux sommeillaient; il faisait à peine jour.

«Pourquoi vous lever si matin, petit père? demanda une vieille femme en sortant de l’izba et l’accostant amicalement comme une bo

– Je vais à la chasse; par où faut-il passer pour gagner le marais?

– Suis le sentier derrière nos granges», dit la vieille femme, et elle le conduisit elle-même pour le mettre en bon chemin.

Laska courait devant, et Levine la suivit allègrement, interrogeant le ciel et comptant atteindre le marais avant que le soleil fût levé. La lune, visible encore quand il avait quitté la grange, s’effaçait peu à peu; l’étoile du matin se distinguait à peine, et des points d’abord vagues à l’horizon prenaient des contours plus distincts; c’étaient des tas de blé. Les moindres sons se percevaient nettement dans le calme absolu de l’air, et une abeille, en frôlant l’oreille de Levine, lui parut siffler comme une balle.

Des vapeurs blanches, d’où ressortaient, semblables à des îlots, des bouquets de cytise, indiquaient le grand marais au bord duquel des hommes et des enfants enveloppés de caftans dormaient profondément, après avoir veillé. Les chevaux paissaient encore, faisant réso

Le chien leur jeta un regard moqueur en regardant son maître.

Quand Levine eut dépassé les paysans endormis, il examina la capsule de son fusil, et do

«Pile», cria-t-il.

«Ne se trompe-t-il pas? pensa Laska, je les sens, mais je ne les vois pas; si je bouge, je ne saurai plus où les prendre.»

Mais, encouragée par un coup de genou de son maître, elle se lança éperdue et ne sachant plus ce qu’elle faisait.

Une bécasse se leva aussitôt, et l’on entendit le bruit de son vol; Levine tira; l’oiseau s’abattit, frappant l’herbe humide de sa poitrine blanche; une seconde bécasse eut le même sort.

«Bo

Le soleil était levé quand Levine s’avança dans le marais; la lune ne semblait plus qu’un point blanc dans l’espace, toutes les étoiles avaient disparu. Les flaques d’eau argentées par la rosée reflétaient maintenant de l’or; l’herbe prenait une nuance d’ambre; les oiseaux des marais s’agitaient dans les buissons, des vautours perchés sur les tas de blé regardaient leur domaine d’un air mécontent, et les corneilles voletaient dans les champs. La fumée du fusil blanchissait l’herbe verte comme une traînée de lait. Un des dormeurs avait déjà remis son caftan, et des enfants ramenaient les chevaux sur la route.

«Petit oncle, cria un des gamins à Levine, il y a aussi des canards par ici, nous en avons vu hier.»

Levine éprouva un certain plaisir à tuer encore deux bécasses devant l’enfant.

XIII

La superstition du premier coup de fusil ne se trouva pas vaine; Levine rentra vers dix heures fatigué, affamé, mais enchanté, après avoir parcouru une trentaine de verstes, tué dix-neuf bécasses et un canard, que, faute de place dans son carnier, il suspendit à sa ceinture. Ses compagnons, levés depuis longtemps, avaient eu le loisir de mourir de faim en l’attendant, puis de déjeuner.

Le sentiment d’envie de Stépane Arcadiévitch à la vue de ces petites bêtes, la tête penchée, repliées sur elles-mêmes, si différentes de ce qu’elles étaient sur les marais, causa un certain plaisir à Levine. Pour comble de bonheur, il trouva un billet de Kitty.

«Je vais à merveille, écrivait-elle, et si tu ne me crois pas suffisamment gardée, rassure-toi en apprenant que Marie Wlasiewna est ici (c’était la sage-femme, un perso

La chasse et ce billet effacèrent dans l’esprit de Levine deux incidents moins agréables: le premier était l’état de fatigue du cheval de volée, surmené la veille et refusant de manger; le second, plus grave, de ne plus rien trouver des nombreuses provisions do

«Parlez-moi de cet appétit!» dit Oblonsky, désignant Vassinka. Je ne puis me plaindre du mien, mais celui de ce jeune homme le dépasse.

Levine, agacé et prêt à pleurer de contrariété, ne put s’empêcher de s’écrier:

«On aurait vraiment pu songer à me laisser quelque chose!»

Il dut se contenter de lait, que son cocher alla lui chercher, mais, sa faim apaisée, il fut confus d’avoir témoigné si vivement son désappointement, et se moqua le premier de sa colère.