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XII
Levine avança à grands pas sur la route, sous l’empire d’une sensation toute nouvelle; les paroles du paysan avaient produit dans son âme l’effet d’une étincelle électrique, et l’essaim d’idées vagues, obscures, qui n’avait cessé de le posséder, même en parlant de la location de son champ, sembla se condenser pour remplir son cœur d’une inexplicable joie.
«Ne pas vivre pour soi, mais pour Dieu!… Quel Dieu? N’est-il pas insensé de prétendre que nous ne devions pas vivre pour nous, c’est-à-dire pour ce qui nous plaît et nous attire, mais pour Dieu, que perso
«Fedor prétend que Mitiouck vit pour son ventre; je sais ce qu’il entend par là; nous tous, êtres de raison, nous vivons de même. Mais Fedor dit aussi qu’il faut vivre pour Dieu, selon la vérité, et je le comprends également… Moi, et des millions d’hommes, riches et pauvres, sages et simples, dans le passé comme dans le présent, nous sommes d’accord sur un point: c’est qu’il faut vivre pour le «bien». – La seule co
«Ceci, je le sais, nous le savons tous.
«Et moi qui cherchais un miracle pour me convaincre? – Le voilà, le miracle, je ne l’avais pas remarqué, tandis qu’il m’enserre de toutes parts!… En peut-il être de plus grand?…
«Aurais-je vraiment trouvé la solution de mes doutes? Vais-je cesser de souffrir?» et Levine suivit la route poudreuse, insensible à la fatigue et à la chaleur; suffoqué par l’émotion, et n’osant croire au sentiment d’apaisement qui pénétrait son âme, il s’éloigna du grand chemin pour s’enfoncer dans les bois et s’y étendre à l’ombre d’un tremble, sur l’herbe touffue. – Là, découvrant son front baigné de sueur, il poursuivit le cours de ses réflexions, tout en examinant les mouvements d’un insecte qui gravissait péniblement la tige d’une plante.
«Il faut me recueillir, résumer mes impressions, comprendre la cause de mon bonheur…
«J’ai cru jadis qu’il s’opérait dans mon corps, comme dans celui de cet insecte, une évolution de la matière, conformément à certaines lois physiques, chimiques et physiologiques: évolution, lutte incessante, qui s’étend à tout, aux arbres, aux nuages, aux nébuleuses… Mais à quoi aboutissait cette évolution? La lutte avec l’infini était-elle possible?… Et je m’éto
Et il se remémora le cours de ses pensées pendant les deux dernières a
«Que prouvait cette inconséquence? Qu’il vivait bien, tout en pensant mal. Sans le savoir, il avait été soutenu par ces vérités de la foi sucées avec le lait, que son esprit méco
«Que serais-je devenu si je n’avais su qu’il fallait vivre pour Dieu, et non pour la satisfaction de mes besoins? J’aurais volé, menti, assassiné… Aucune des joies que la vie me do
XIII
Levine se souvint d’une scène récente entre Dolly et ses enfants; ceux-ci, livrés un jour à eux-mêmes, s’étaient amusés à faire des confitures dans une tasse au-dessus d’une bougie, et à se lancer du lait à la figure. Leur mère les prit sur le fait, les gronda devant leur oncle, et chercha à leur faire comprendre que si les tasses venaient à manquer ils ne sauraient comment prendre leur thé, que s’ils gaspillaient leur lait ils n’en auraient plus et souffriraient de la faim. – Levine fut frappé du scepticisme avec lequel les enfants écoutèrent leur mère; ses raiso
«Tout cela est bel et bon, se disaient-ils probablement, mais ce qu’on nous do