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XXXI
Wronsky n’avait pas même essayé de dormir cette nuit; il l’avait passée tout entière, assis dans son fauteuil, les yeux grands ouverts, regardant avec la plus complète indifférence ceux qui entraient et sortaient; pour lui, les hommes n’avaient pas plus d’importance que les choses. Ceux que frappait d’ordinaire son calme imperturbable, l’auraient trouvé ce jour-là dix fois plus fier et plus impassible encore. Un jeune homme nerveux, employé au tribunal d’arrondissement, assis auprès de lui en wagon, fit son possible pour lui faire comprendre qu’il était du nombre des êtres animés; il lui demanda du feu, lui adressa la parole, lui do
Wronsky ne regardait et n’entendait rien; il lui semblait être devenu un héros, non qu’il crût avoir déjà touché le cœur d’A
Qu’adviendrait-il de tout cela? Il n’en savait rien et n’y songeait même pas, mais il sentait que toutes ses forces, dispersées jusqu’ici, tendraient toutes maintenant, avec une terrible énergie, vers un seul et même but. En quittant son wagon à la station de Bologoï pour prendre un verre de soda, il avait aperçu A
Arrivé à Pétersbourg, et malgré cette nuit d’insomnie, Wronsky se sentit frais et dispos comme en sortant d’un bain froid. Il s’arrêta près de son wagon pour la voir passer. «Je verrai encore une fois son visage, sa démarche, pensait-il en souriant involontairement; elle dira peut-être un mot, me jettera un regard, un sourire.» Mais ce fut le mari qu’il vit d’abord, poliment escorté à travers la foule par le chef de gare.
«Hélas oui! le mari!» Et Wronsky ne comprit qu’alors que le mari était une partie essentielle de l’existence d’A
Cette figure d’Alexis Alexandrovitch, avec sa fraîcheur de citadin, cet air sévère et sûr de lui-même, ce chapeau rond, ce dos légèrement voûté, – il fallait bien y croire! Mais ce fut avec la sensation désagréable d’un homme mourant de soif, qui découvre une source d’eau pure et la trouve profanée par la présence d’un chien, d’un mouton, ou d’un porc. La démarche raide et empesée d’Alexis Alexandrovitch fut ce qui offusqua le plus Wronsky. Il ne reco
Au moment de la joindre, il remarqua avec joie qu’elle devinait son approche et, tout en le reco
«Avez-vous bien passé la nuit? dit-il lorsqu’il fut près d’elle, saluant, à la fois le mari et la femme pour do
– Merci, très bien,» répondit-elle.
Son visage était fatigué et n’avait pas son animation habituelle, mais quelque chose brilla dans son regard pour s’effacer aussitôt qu’elle aperçut Wronsky, et cela suffit à le rendre heureux. Elle leva les yeux sur son mari pour voir s’il co
«Le comte Wronsky, dit A
– Ah! il me semble que nous nous co
Cette façon de parler exclusivement à sa femme montrait à Wronsky que Karénine désirait rester seul avec elle; il compléta la leçon en touchant son chapeau et se détournant; mais Wronsky s’adressa encore à A
«J’espère avoir l’ho
Alexis Alexandrovitch lui jeta un de ses regards fatigués, et répondit froidement:
«Très heureux; nous recevons le lundi.»
Là-dessus il quitta définitivement Wronsky et, toujours en plaisantant, dit à sa femme:
«Quelle chance d’avoir trouvé une demi-heure de liberté pour pouvoir venir te chercher et te prouver ainsi ma tendresse…
– Tu soulignes vraiment trop ta tendresse pour que je l’apprécie,» répondit A
«Mais très bien! Mariette dit qu’il a été très gentil et, je suis fâché de le dire, ne t’a pas regrettée; ce n’est pas comme ton mari. Merci encore, chère amie, d’être revenue un jour plus tôt. Notre cher Samovar va être dans la joie! (il do
La comtesse Lydie était l’amie de son mari, le centre d’un certain monde auquel appartenait A
«Mais je lui ai écrit?
– Elle tient à avoir des détails. Vas-y, chère amie, si tu ne te sens pas trop fatiguée. Condrat t’appellera ta voiture, et moi je vais, de mon côté, au conseil. Enfin je ne dînerai plus seul, continua Alexis Alexandrovitch, sans plaisanter cette fois. Tu ne saurais croire combien je suis habitué…»
Et, avec un sourire tout particulier, il lui serra longuement la main et la conduisit à sa voiture.