Страница 83 из 124
Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du Nautilus était indiquée par 16°17’de longitude et 33°22’de latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n’y avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent les colères du Canadien, quand je lui fis co
Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis comme soulagé du poids qui m’oppressait, et je pus reprendre avec une sorte de calme relatif mes travaux habituels.
Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigué d’avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.
«Alors, monsieur Aro
– Proposez, capitaine.
– Vous n’avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit obscure?
– Très volontiers.
– Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très bien entretenus.
– Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis prêt à vous suivre.
– Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos scaphandres.»
Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de l’équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine Nemo ne m’avait pas même proposé d’emmener Ned ou Conseil.
En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur notre dos les réservoirs abondamment chargés d’air, mais les lampes électriques n’étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.
«Elles nous seraient inutiles», répondit-il.
Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique. J’achevai de me harnacher, je sentis qu’on me plaçait dans la main un bâton ferré, et quelques minutes plus tard, après la manœuvre habituelle, nous prenions pied sur le fond de l’Atlantique, à une profondeur de trois cents mètres.
Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte de large lueur, qui brillait à deux milles environ du Nautilus. Ce qu’était ce feu, quelles matières l’alimentaient, pourquoi et comment il se revivifiait dans la masse liquide, je n’aurais pu le dire. En tout cas, il nous éclairait, vaguement il est vrai, mais je m’accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je compris, dans cette circonstance, l’inutilité des appareils Ruhmkorff.
Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l’un près de l’autre, directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement. Nous faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton; mais notre marche était lente, en somme, car nos pieds s’enfonçaient souvent dans une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates.
Tout en avançant, j’entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement continu. J’en compris bientôt la cause. C’était la pluie qui tombait violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la pensée me vint que j’allais être trempé! Par l’eau, au milieu de l’eau! Je ne pus m’empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout dire, sous l’épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide élément, et l’on se croit au milieu d’une atmosphère un peu plus dense que l’atmosphère terrestre, voilà tout.
Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses, les crustacés microscopiques, les pe
Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne m’expliquais pas. J’apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l’obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute évaluation. D’autres particularités se présentaient aussi, que je ne savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb écrasaient une litière d’ossements qui craquaient avec un bruit sec. Qu’était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi? J’aurais voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu’ils le suivaient dans ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible pour moi.
Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s’accroissait et enflammait l’horizon. La présence de ce foyer sous les eaux m’intriguait au plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique qui se manifestait? Allais-je vers un phénomène naturel encore inco
Notre route s’éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante rayo
Au milieu des dédales pierreux qui sillo
Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s’aventurer par les sentiers difficiles d’un vaste taillis.
Oui! un taillis d’arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres minéralisés sous l’action des eaux, et que dominaient çà et là des pins gigantesques. C’était comme une houillère encore debout, tenant par ses racines au sol effondré, et dont la ramure, à la manière des fines découpures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des eaux. Que l’on se figure une forêt du Hartz, accrochée aux flancs d’une montagne, mais une forêt engloutie. Les sentiers étaient encombrés d’algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacés. J’allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs étendus, brisant les lianes de mer qui se balançaient d’un arbre à l’autre, effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche. Entraîné, je ne sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.