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Nous étions loin de compte. Mais avant que j’eusse répondu, me montrant un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d’un ton plus grave:

«Voici, monsieur Aro

Le nom de cet homme! Son histoire écrite par lui-même! Son mystère serait donc un jour dévoilé? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette communication qu’une entrée en matière.

«Capitaine, répondis-je, je ne puis qu’approuver la pensée qui vous fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera? Ne sauriez-vous trouver mieux? Vous, ou l’un des vôtres ne peut-il…?

– Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m’interrompant.

– Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en réserve, et si vous nous rendez la liberté…

– La liberté! fit le capitaine Nemo se levant.

– Oui, monsieur, et c’est à ce sujet que je voulais vous interroger. Depuis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande aujourd’hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention est de nous y garder toujours.

– Monsieur Aro

C’est l’esclavage même que vous nous imposez.

– Do

– Mais partout l’esclave garde le droit de recouvrer sa liberté! Quels que soient les moyens qui s’offrent à lui, il peut les croire bons!

– Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie? Ai-je jamais pensé à vous enchaîner par un serment?»

Le capitaine me regardait en se croisant les bras.

«Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l’avons entamé, épuisons-le. Je vous le répète, ce n’est pas seulement de ma perso

Je m’étais tu. Le capitaine Nemo se leva.

«Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu’il voudra, que m’importe? Ce n’est pas moi qui l’ai été chercher! Ce n’est pas pour mon plaisir que je le garde à mon bord! Quant à vous, monsieur Aro

Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très tendue. Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons.

«Nous savons maintenant, dit Ned, qu’il n’y a rien à attendre de cet homme. Le Nautilus se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel que soit le temps.»

Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d’ouragan se manifestaient. L’atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. Aux cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l’horizon des couches de nimbocumulus. D’autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux disparaissaient, à l’exception des satanicles, amis des tempêtes. Le baromètre baissait notablement et indiquait dans l’air une extrême tension des vapeurs. Le mélange du storm-glass se décomposait sous l’influence de l’électricité qui saturait l’atmosphère. La lutte des éléments était prochaine.

La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le Nautilus flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des passes de New York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par un inexplicable caprice, voulut la braver à sa surface.

Le vent soufflait du sud-ouest, d’abord en grand frais, c’est-à-dire avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. C’est le chiffre des tempêtes.

Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur la plate-forme. Il s’était amarré à mi-corps pour résister aux vagues monstrueuses qui déferlaient. Je m’y étais hissé et attaché aussi, partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable qui lui tenait tête.

La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que de longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant elles sont compactes. Leur hauteur s’accroissait. Elles s’excitaient entre elles. Le Nautilus, tantôt couché sur le côté, tantôt dressé comme un mât, roulait et tanguait épouvantablement.

Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n’abattit ni le vent ni la mer. L’ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq mètres à la seconde, soit près de quarante lieues à l’heure. C’est dans ces conditions qu’il renverse des maisons, qu’il enfonce des tuiles de toits dans des portes, qu’il rompt des grilles de fer, qu’il déplace des canons de vingt-quatre. Et pourtant le Nautilus, au milieu de la tourmente, justifiait cette parole d’un savant ingénieur: «Il n’y a pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer!» Ce n’était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c’était un fuseau d’acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui bravait impunément leur fureur.