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Ce courant entraînait avec lui tout un monde d’êtres vivants. Les argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps, et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds; puis, de petits squales d’un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi, à dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps paraissait couvert d’écailles.
Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à ces mers, des spares-synagres dont l’iris brillait comme un feu, des sciènes longues d’un mètre, à large gueule hérissée de petites dents. qui faisaient entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j’ai déjà parlé, des coriphènes bleus, relevés d’or et d’argent. des perroquets, vrais arcs-en-ciel de l’Océan. qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens à tête triangulaire. des rhombes bleuâtres dépourvus d’écailles. des batrachoïdes recouverts d’une bande jaune et transversale qui figure un t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune, divers échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille. brillant d’un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l’aimable compagne de sa vie, enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous les ordres et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement estimés.
J’ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du Gulf-Stream rivalisaient avec l’éclat électrique de notre fanal, surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.
Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le Nautilus continuait d’errer à l’aventure. Toute surveillance semblait ba
Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des cyclones, précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream. Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot, c’était courir à une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il son frein, pris d’une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu guérir.
«Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en avoir le cœur net. Votre Nemo s’écarte des terres et remonte vers le nord. Mais je vous le déclare j’ai assez du pôle Sud, et je ne le suivrai pas au pôle Nord.
– Que faire, Ned, puisqu’une évasion est impraticable en ce moment?
– J’en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n’avez rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je songe qu’avant quelques jours, le Nautilus va se trouver à la hauteur de la Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s’ouvre une large baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent, c’est mon fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville natale; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer! Je ne resterai pas ici! J’y étouffe!»
Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature ne pouvait s’accommoder de cet empriso
«Eh bien, monsieur? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.
– Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses intentions à notre égard?
– Oui, monsieur.
– Et cela, quoiqu’il les ait déjà fait co
– Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en mon seul nom, si vous voulez.
– Mais je le rencontre rarement. Il m’évite même.
– C’est une raison de plus pour l’aller voir.
– Je l’interrogerai, Ned.
– Quand? demanda le Canadien en insistant.
– Quand je le rencontrerai.
– Monsieur Aro
– Non, laissez-moi faire. Demain…
– Aujourd’hui, dit Ned Land.
– Soit. Aujourd’hui, je le verrai», répondis-je au Canadien, qui, en agissant lui-même, eût certainement tout compromis.
Je restai seul. La demande décidée, je résolus d’en finir immédiatement. J’aime mieux chose faite que chose à faire.
Je rentrai dans ma chambre. De là, j’entendis marcher dans celle du capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n’obtins pas de réponse. Je frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s’ouvrit.
J’entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne m’avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l’avoir interrogé, je m’approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils, et me dit d’un ton assez rude:
«Vous ici! Que me voulez-vous?
– Vous parler, capitaine.
– Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je vous laisse de vous isoler, ne puis-je l’avoir pour moi?»
La réception était peu encourageante. Mais j’étais décidé à tout entendre pour tout répondre.
«Monsieur, dis-je froidement, j’ai à vous parler d’une affaire qu’il ne m’est pas permis de retarder.
– Laquelle, monsieur? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque découverte qui m’ait échappé? La mer vous a-t-elle livré de nouveaux secrets?»