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«Il est beau? demandai-je à Mrs. Edith quand celle-ci eut fini son panégyrique.

– Trop beau! me répliqua-t-elle. Vous verrez!…»

Je ne saurais dire pourquoi cette réponse me fut particulièrement désagréable. Je ne fis qu’y penser après le départ de Mrs. Edith et jusqu’à la fin de mon service de garde qui se termina à onze heures et demie.

Le premier coup de cloche du déjeuner venait de so

«Si vous approchez du Switez aux heures de la nuit, le front tourné vers le lac, des étoiles sur vos têtes, des étoiles sous vos pieds, et deux lunes pareilles s’offriront à vos yeux… tu vois cette plante qui caresse le rivage, ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu a changées en fleurs. Elles balancent au-dessus de l’abîme leurs têtes blanches comme des phalènes; leur feuille est verte comme l’aiguille du mélèze argentée par les frimas…

«Image de l’i

«Le tsar et sa horde en firent un jour l’expérience, lorsque après avoir cueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et leurs casques d’acier.

«Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le pouvoir de ces fleurs!) furent atteints du haut mal ou frappés de mort subite.

«Quand le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes, seul, le souvenir du châtiment s’est conservé pour le peuple, et le peuple en le perpétuant par ses récits, appelle aujourd’hui tsars les fleurs du Switez!…

«Cela disant, la Dame du lac s’éloigna lentement; le lac s’entrouvrit jusqu’au plus profond de ses entrailles; mais le regard cherchait en vain la belle inco

C’étaient les paroles mêmes, les paroles traduites de la chanson que murmurait la voix à la fois douce et mâle, pendant que le piano faisait entendre un accompagnement mélancolique. Je poussai la porte de la salle et je me trouvai en face d’un jeune homme qui se leva. Aussitôt, derrière moi, j’entendis le pas de Mrs. Edith. Elle nous présenta. J’avais devant moi le prince Galitch.

Le prince était ce que l’on est convenu d’appeler dans les romans: «un beau et pensif jeune homme»; son profil droit et un peu dur aurait do

Je ne trouvai rien à dire à ce trop beau jeune homme qui chantait des poèmes si exotiques; Mrs. Edith sourit de mon embarras, me prit le bras – ce qui me fit grand plaisir – et nous emmena à travers les buissons parfumés de la baille, en attendant le second coup de cloche du déjeuner qui devait être servi sous la cabane de palmes sèches, au terre-plein de la Tour du Téméraire.

À midi, nous nous mettions à table sur la terrasse du téméraire, d’où la vue était incomparable. Les feuilles de palmier nous couvraient d’une ombre propice; mais, hors de cette ombre, l’embrasement de la terre et des cieux était tel que nos yeux n’en auraient pu supporter l’éclat si nous n’avions tous pris la précaution de mettre ces binocles noirs dont j’ai parlé au début de ce chapitre.

À ce déjeuner se trouvaient: M. Stangerson, Mathilde, le vieux Bob, M. Darzac, Mr Arthur Rance, Mrs. Edith, Rouletabille, le prince Galitch et moi. Rouletabille tournait le dos à la mer, s’occupant fort peu des convives, et était placé de telle sorte qu’il pouvait surveiller tout ce qui se passait dans toute l’étendue du château fort. Les domestiques étaient à leurs postes; le père Jacques à la grille d’entrée, Mattoni à la poterne du jardinier et les Bernier dans la Tour Carrée, devant la porte de l’appartement de M. et de Mme Darzac.

Le début du repas fut assez silencieux. Je nous regardai. Nous étions presque inquiétants à contempler, autour de cette table, muets, penchant les uns vers les autres nos vitres noires derrière lesquelles il était aussi impossible d’apercevoir nos prunelles que nos pensées.

Le prince Galitch parla le premier.

Il fut tout à fait aimable avec Rouletabille et, comme il essayait un compliment sur la renommée du reporter, celui-ci le bouscula un peu. Le prince n’en parut point froissé, mais il expliqua qu’il s’intéressait particulièrement aux faits et gestes de mon ami en sa qualité de sujet du tsar, depuis qu’il savait que Rouletabille devait partir prochainement pour la Russie. Mais le reporter répliqua que rien encore n’était décidé et qu’il attendait des ordres de son journal; sur quoi le prince s’éto