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De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les allées. Tout le jour il taillait les arbres, bêchait, arrosait, enlevait les fleurs fanées avec un soin minutieux; puis, au soleil couchant, il entrait dans la petite chapelle où dormaient les morts de sa famille; il resserrait la bêche, les râteaux, les grands arrosoirs; tout cela avec la tranquillité, la sérénité d’un jardinier de cimetière. Pourtant, sans qu’il s’en rendit bien compte, ce brave homme travaillait avec un certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau refermée chaque fois discrètement, comme s’il eût craint de réveiller quelqu’un. Dans le grand silence radieux, l’entretien de ce petit jardin ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n’avait rien d’attristant. Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette sieste sans fin mettait tout autour d’elle, parmi la nature troublante, accablante à force de vie, le sentiment de l’éternel repos…
Les deux auberges
C’était en revenant de Nîmes, un après-midi de juillet. Il faisait une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasée, poudroyait entre les jardins d’oliviers et de petits chênes, sous un grand soleil d’argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache d’ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l’air chaud et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, à temps pressés, qui semble la sonorité même de cette immense vibration lumineuse… Je marchais en plein désert depuis deux heures, quand tout à coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se dégagea de la poussière de la route. C’était ce qu’on appelle le relais de Saint-Vincent: cinq ou six mas, de longues granges à toiture rouge, un abreuvoir sans eau dans un bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout du pays, deux grandes auberges qui se regardent face à face de chaque côté du chemin.
Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D’un côté, un grand bâtiment neuf, plein de vie, d’animation, toutes les portes ouvertes, la diligence arrêtée devant, les chevaux fumants qu’on dételait, les voyageurs descendus buvant à la hâte sur la route dans l’ombre courte des murs: la cour encombrée de mulets, de charrettes; des rouliers couchés sous les hangars en attendant la fraîche. A l’intérieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonade qui sautaient, et dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, éclatante, qui chantait à faire trembler les vitres:
… L’auberge d’en face, au contraire, était silencieuse et comme abando
En entrant, je trouvai une longue salle déserte et morne, que le jour éblouissant de trois grandes fenêtres sans rideaux fait plus morne et plus déserte encore. Quelques tables boiteuses où traînaient des verres ternis par la poussière, un billard crevé qui tendait ses quatre blouses comme des sébiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient là dans une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je n’en avais tant vu: sur le plafond, collées aux vitres, dans les verres, par grappes… Quand j’ouvris la porte, ce fut un bourdo
Au fond de la salle, dans l’embrasure d’une croisée, il y avait une femme debout contre la vitre, très occupée à regarder dehors. Je l’appelai deux fois:
«Hé! l’hôtesse!»
Elle se retourna lentement et me laissa voir une pauvre figure de paysa
«Qu’est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux.
– M’asseoir un moment et boire quelque chose…»
Elle me regarda très éto
«Ce n’est donc pas une auberge, ici?»
La femme soupira:
«Si… c’est une auberge, si vous voulez… Mais pourquoi n’allez-vous pas en face comme les autres? C’est bien plus gai…
– C’est trop gai pour moi… J’aime mieux rester chez vous.»
Et, sans attendre sa réponse, je m’installai devant une table.
Quand elle fut bien sûre que je parlais sérieusement, l’hôtesse se mit à aller et venir d’un air très affairé, ouvrant des tiroirs, remuant des bouteilles, essuyant des verres, dérangeant les mouches… On sentait que ce voyageur à servir était tout un événement. Par moments la malheureuse s’arrêtait, et se prenait la tête comme si elle désespérait d’en venir à bout.
Puis elle passait dans la pièce du fond; je l’entendais remuer de grosses clefs, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain, souffler, épousseter, laver des assiettes. De temps en temps, un gros soupir, un sanglot mal étouffé…
Après un quart d’heure de ce manège, j’eus devant moi une assiettée de passerilles (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que du grès, et une bouteille de piquette.
«Vous êtes servi», dit l’étrange créature; et elle retourna bien vite prendre sa place devant la fenêtre.
Tout en buvant, j’essayai de la faire causer.
«Il ne vous vient pas souvent du monde, n’est-ce pas, ma pauvre femme?
– Oh! non, monsieur, jamais perso
Elle disait cela d’une voix distraite, indifférente, le front toujours appuyé contre la vitre. Il y avait évidemment dans l’auberge d’en face quelque chose qui la préoccupait…
Tout à coup, de l’autre côté de la route, il se fit un grand mouvement. La diligence s’ébranlait dans la poussière. On entendait des coups de fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui criaient: