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– Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage… c'est bien le cas de le dire… je m'engage…
– Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mère Jacques, jamais à toi seul tu ne parviendras à reconstruire le foyer… Ce n'est pas pour te faire de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer…
Seulement, je crois qu'aidé de Pierrotte, tu parviendras à réaliser notre rêve… Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme l'abbé Germane, que tu sera un enfant toute ta vie, Mais je te supplie d'être toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout… approche un peu, que je te dise ça dans l'oreille… et surtout de ne pas faire pleurer les yeux noirs.» Ici, mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment; puis reprit:
«Quand tout sera fini, tu écriras à papa et à maman. Seulement il faudra leur apprendre la chose par morceaux… En une seule fois cela leur ferait trop de mal… Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fût là. Ce sont de trop mauvais moments pour les mères…» Il s'interrompit et regarda du côté de la porte.
«Voilà le Bon Dieu!» dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous écarter.
C'était le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place. Après quoi, le prêtre s'approcha du lit, et la cérémonie commença…
Quand ce fut fini – oh! que le temps me sembla long! – quand ce fut fini, Jacques m'appela doucement près de lui:
«Embrasse-moi», me dit-il; et sa voix était si faible qu'il avait l'air de me parler de loin… Il devait être loin en effet, depuis tantôt douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jeté sur son dos maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!…
Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa chère main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je ne la quittai plus… Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps; peut-être, une heure, peut-être une éternité, je ne sais pas du tout… Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, à plusieurs reprises sa main remua dans la mie
… Oh! le rêve! Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ d'argent flambait entre deux bougies. À genoux devant le christ, un prêtre que je ne co
Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas, devant le christ, se leva et vint me frapper sur l'épaule.
«Essaie de prier, me dit-il… Cela te fera du bien.» Alors seulement, je le reco
Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé Germane lui avait dit: «J'ai bien un frère à Paris, un brave homme de prêtre… mais baste! à quoi bon te do
«J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?…
– Attends… c'est un nom du Midi, assez difficile à retenir… Jacques Eysset… Oui, c'est cela… Jacques Eyssette…»
Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa co
À partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laissé que de vagues souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je me souviens, – mais comme de choses arrivées il y a des siècles -, d'une longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la voiture noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l'abbé Germane. Une pluie froide mêlée de grésil nous fouette le visage; Pierrotte a un grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la soutane de l'abbé ruisselle, toute luisante!… Il pleut! il pleut! oh! comme il pleut! Près de nous, à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en noir, qui porte une baguette d'ébène. Celui-là, c'est le maître des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les chambellans, il a le manteau de soie, l'épée, la culotte courte et le claque… Est-ce une hallucination de mon cerveau?… Je trouve que cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de Sarlande.
Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur l'épaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce même sourire faux et glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas M. Viot, mais c'est peut-être son ombre.
La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement… Il me semble que nous n'arriverons jamais… Enfin, nous voici dans un jardin triste, plein d'une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux chevilles. Nous nous arrêtons au bord d'un grand trou. Des hommes en manteaux courts apportent une grande boîte très lourde qu'il faut descendre là-dedans. L'opération est difficile. Les cordes, toutes raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: «Les pieds en avant! les pieds en avant!…» En face de moi, de l'autre côté du trou, l'ombre de M. Viot, la tête penchée sur l'épaule, continue à me sourire doucement. Longue, mince, étranglée dans ses habits de deuil, elle se détache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire, toute mouillée…
Maintenant, je suis seul avec Pierrotte… Nous descendons le faubourg Montmartre… Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je marche à côté de lui, mon chapeau à la main; il me semble que je suis toujours derrière le corbillard… Tout le long du faubourg, les gens se retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et cet enfant qui va tête nue sous une pluie battante…