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28 au soir.
Dans quelle abominable nuit je plonge!
Pitié, Seigneur, pitié! Je renonce à l’aimer, mais, Vous, ne permettez pas qu’elle meure!
Que j’avais donc raison de craindre! Qu’a-t-elle fait? Qu’a-t-elle voulu faire? Amélie et Sarah m’ont dit l’avoir accompagnée jusqu’à la porte de la Grange, où Mlle de La M… l’attendait. Elle a donc voulu ressortir… Que s’est-il passé?
Je cherche à mettre un peu d’ordre dans mes pensées. Les récits qu’on me fait sont incompréhensibles, ou contradictoires. Tout se brouille en ma tête… Le jardinier de Mlle de La M… vient de la ramener sans co
Seigneur, je vous implore: permettez-moi de lui parler. J’ai besoin de savoir, ou sinon comment continuerais-je à vivre?… Et pourtant, si tant est qu’elle a voulu cesser de vivre, est-ce précisément pour avoir su? Su quoi? Mon amie, qu’avez-vous donc appris d’horrible? Que vous avais-je donc caché de mortel, que soudain vous aurez pu voir?
J’ai passé plus de deux heures à son chevet, ne quittant pas des yeux son front, ses joues pâles, ses paupières délicates recloses sur un indicible chagrin, ses cheveux encore mouillés et pareils à des algues, étalés autour d’elle sur l’oreiller – écoutant son souffle inégal et gêné.
29 mai.
Mlle Louise m’a fait appeler ce matin, au moment où j’allais me rendre à la Grange. Après une nuit à peu près calme, Gertrude est enfin sortie de sa torpeur. Elle m’a souri lorsque je suis entré dans la chambre et m’a fait signe de venir m’asseoir à son chevet. Je n’osais pas l’interroger et sans doute craignait-elle mes questions, car elle m’a dit tout aussitôt et comme pour prévenir toute effusion:
– Comment donc appelez-vous ces petites fleurs bleues, que j’ai voulu cueillir sur la rivière – qui sont de la couleur du ciel? Plus habile que moi, voulez-vous m’en faire un bouquet? Je l’aurai là, près de mon lit…
L’artificiel enjouement de sa voix me faisait mal; et sans doute le comprit-elle, car elle ajouta plus gravement:
– Je ne puis vous parler ce matin; je suis trop lasse. Allez cueillir ces fleurs pour moi, voulez-vous? Vous reviendrez tantôt.
Et comme, une heure après, je rapportais pour elle un bouquet de myosotis, Mlle Louise me dit que Gertrude reposait de nouveau et ne pourrait me recevoir avant le soir.
Ce soir, je l’ai revue. Des coussins entassés sur son lit la soutenaient et la maintenaient presque assise. Ses cheveux à présent rassemblés et tressés au-dessus de son front étaient mêlés aux myosotis que j’avais rapportés pour elle.
Elle avait certainement de la fièvre et paraissait très oppressée. Elle garda dans sa main brûlante la main que je lui tendais. Je restais debout près d’elle:
– Il faut que je vous fasse un aveu, pasteur; car ce soir j’ai peur de mourir, dit-elle. Je vous ai menti ce matin… Ce n’était pas pour cueillir des fleurs… Me pardo
Je tombai à genoux près de son lit, tout en gardant sa frêle main dans la mie
– Est-ce que vous trouvez que c’est très mal? reprit-elle alors tendrement. Puis comme je ne répondais rien:
– Mon ami, mon ami, vous voyez bien que je tiens trop de place dans votre cœur et votre vie. Quand je suis revenue près de vous, c’est ce qui m’est apparu tout de suite; ou du moins que la place que j’occupais était celle d’une autre et qui s’en attristait. Mon crime est de ne pas l’avoir senti plus tôt; ou du moins – car je le savais bien déjà – de vous avoir laissé m’aimer quand même. Mais lorsque m’est apparu tout à coup son visage, lorsque j’ai vu sur son pauvre visage tant de tristesse, je n’ai plus pu supporter l’idée que cette tristesse fût mon œuvre… Non, non, ne vous reprochez rien; mais laissez-moi partir et rendez-lui sa joie.
La main cessa de caresser mon front; je la saisis et la couvris de baisers et de larmes. Mais elle la dégagea impatiemment et une angoisse nouvelle commença de l’agiter.
– Ce n’est pas là ce que je voulais dire; non, ce n’est pas cela que je veux dire, répétait-elle; et je voyais la sueur mouiller son front. Puis elle baissa les paupières et garda les yeux fermés quelque temps, comme pour concentrer sa pensée, ou retrouver son état de cécité première; et d’une voix d’abord traînante et désolée, mais qui bientôt s’éleva tandis qu’elle rouvrait les yeux, puis s’anima jusqu’à la véhémence:
– Quand vous m’avez do