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André Gide
La Symphonie Pastorale
À Jean Schlumberger
PREMIER CAHIER
10 février 189.
La neige qui n’a pas cessé de tomber depuis trois jours, bloque les routes. Je n’ai pu me rendre à R… où j’ai coutume depuis quinze ans de célébrer le culte deux fois par mois. Ce matin trente fidèles seulement se sont rassemblés dans la chapelle de La Brévine.
Je profiterai des loisirs que me vaut cette claustration forcée, pour revenir en arrière et raconter comment je fus amené à m’occuper de Gertrude.
J’ai projeté d’écrire ici tout ce qui concerne la formation et le développement de cette âme pieuse, qu’il me semble que je n’ai fait sortir de la nuit que pour l’adoration et l’amour. Béni soit le Seigneur pour m’avoir confié cette tâche.
Il y a deux ans et six mois, comme je remontais de la Chaux-de -Fonds, une fillette que je ne co
Je croyais co
La route suivait le cours d’eau qui s’en échappait, coupant l’extrémité de la forêt, puis longeant une tourbière. Certainement je n’étais jamais venu là.
Le soleil se couchait et nous marchions depuis longtemps dans l’ombre, lorsque enfin ma jeune guide m’indiqua du doigt, à flanc de coteau, une chaumière qu’on eût pu croire inhabitée, sans un mince filet de fumée qui s’en échappait, bleuissant dans l’ombre, puis blondissant dans l’or du ciel. J’attachai le cheval à un pommier voisin, puis rejoignis l’enfant dans la pièce obscure où la vieille venait de mourir.
La gravité du paysage, le silence et la sole
Durant la longue route, j’avais essayé d’engager la conversation, mais n’avais pu tirer d’elle quatre paroles.
La femme agenouillée se releva. Ce n’était pas une parente ainsi que je supposais d’abord, mais simplement une voisine, une amie, que la servante avait été chercher lorsqu’elle vit s’affaiblir sa maîtresse, et qui s’offrit pour veiller le corps. La vieille, me dit-elle, s’était éteinte sans souffrance. Nous convînmes ensemble des dispositions à prendre pour l’inhumation et la cérémonie funèbre. Comme souvent déjà, dans ce pays perdu, il me fallait tout décider. J’étais quelque peu gêné, je l’avoue, de laisser cette maison, si pauvre que fût son apparence, à la seule garde de cette voisine et de cette servante enfant. Toutefois, il ne paraissait guère probable qu’il y eût dans un recoin de cette misérable demeure, quelque trésor caché… Et qu’y pouvais-je faire? Je demandai néanmoins si la vieille ne laissait aucun héritier.
La voisine prit alors la chandelle, qu’elle dirigea vers un coin du foyer, et je pus distinguer, accroupi dans l’âtre, un être incertain, qui paraissait endormi; l’épaisse masse de ses cheveux cachait presque complètement son visage.
– Cette fille aveugle; une nièce, à ce que dit la servante; c’est à quoi la famille se réduit, paraît-il. Il faudra la mettre à l’hospice; sinon je ne sais pas ce qu’elle pourra devenir.
Je m’offusquai d’entendre ainsi décider de son sort devant elle, soucieux du chagrin que ces brutales paroles pourraient lui causer.
– Ne la réveillez pas, dis-je doucement, pour inviter la voisine, tout au moins, à baisser la voix.
– Oh! je ne pense pas qu’elle dorme; mais c’est une idiote; elle ne parle pas et ne comprend rien à ce qu’on dit. Depuis ce matin que je suis dans la pièce, elle n’a pour ainsi dire pas bougé. J’ai d’abord cru qu’elle était sourde; la servante prétend que non, mais que simplement la vieille, sourde elle-même, ne lui adressait jamais la parole, non plus qu’à quiconque, n’ouvrant plus la bouche depuis longtemps, que pour boire ou manger.
– Quel âge a-t-elle?
– Une quinzaine d’a
Il ne me vint pas aussitôt à l’esprit de prendre soin moi-même de cette pauvre abando
– Mieux vaut qu’elle ne soit point là demain, quand on viendra lever le corps, dit-elle. Et ce fut tout.
Bien des choses se feraient facilement, sans les chimériques objections que parfois les hommes se plaisent à inventer. Dès l’enfance, combien de fois sommes-nous empêchés de faire ceci ou cela que nous voudrions faire, simplement parce que nous entendons répéter autour de nous: il ne pourra pas le faire…
L’aveugle s’est laissé emmener comme une masse involontaire. Les traits de son visage étaient réguliers, assez beaux, mais parfaitement inexpressifs. J’avais pris une couverture sur la paillasse où elle devait reposer d’ordinaire dans un coin de la pièce, au-dessous d’un escalier intérieur qui menait au grenier.
La voisine s’était montrée complaisante et m’avait aidé à l’envelopper soigneusement, car la nuit très claire était fraîche; et après avoir allumé la lanterne du cabriolet, j’étais reparti, emmenant blotti contre moi ce paquet de chair sans âme et dont je ne percevais la vie que par la communication d’une ténébreuse chaleur. Tout le long de la route, je pensais: dort-elle? et de quel sommeil noir… Et en quoi la veille diffère-t-elle ici du sommeil? Hôtesse de ce corps opaque, une âme attend sans doute, emmurée, que vie