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J’ai pris aussi cette habitude, depuis l’automne et encouragé par la rapide tombée de la nuit, d’aller chaque fois que me le permettent mes tournées, c’est-à-dire quand je peux rentrer assez tôt, prendre le thé chez Mlle de La M… Je n’ai point dit encore que, depuis le mois de novembre dernier, Louise de La M… hospitalise avec Gertrude trois petites aveugles que Martins a proposé de lui confier; à qui Gertrude à son tour apprend à lire et à exécuter divers menus travaux, où déjà ces fillettes se montrent assez habiles.

Quel repos, quel réconfort pour moi, chaque fois que je rentre dans la chaude atmosphère de la Grange, et combien il me prive si parfois il me faut rester deux ou trois jours sans y aller. Mlle de La M… est à même, il va sans dire, d’héberger Gertrude et ses trois petites pensio

Chaque dimanche, elle vient déjeuner chez nous; mes enfants la revoient avec plaisir, malgré que leurs goûts et les siens diffèrent de plus en plus. Amélie ne marque pas trop de nervosité et le repas s’achève sans accroc. Toute la famille ensuite ramène Gertrude et prend le goûter à la Grange. C’est une fête pour mes enfants que Louise prend plaisir à gâter et comble de friandises. Amélie elle-même, qui ne laisse pas d’être sensible aux prévenances, se déride enfin et paraît toute rajeunie. Je crois qu’elle se passerait désormais malaisément de cette halte dans le train fastidieux de sa vie.

18 mai.

À présent que les beaux jours revie

Nous marchions vite; l’air vif colorait ses joues et ramenait sans cesse sur son visage ses cheveux blonds. Comme nous longions une tourbière je cueillis quelques joncs en fleurs, dont je glissai les tiges sous son béret, puis que je tressai avec ses cheveux pour les maintenir.

Nous ne nous étions encore presque pas parlé, tout éto

– Croyez-vous que Jacques m’aime encore?

– Il a pris son parti de renoncer à toi, répondis-je aussitôt.

– Mais croyez-vous qu’il sache que vous m’aimez? reprit-elle.

Depuis la conversation de l’été dernier que j’ai rapportée, plus de six mois s’étaient écoulés sans que (je m’en éto

– Mais tout le monde, Gertrude, sait que je t’aime, m’écriai-je. Elle ne prit pas le change.

– Non, non; vous ne répondez pas à ma question.

Et après un moment de silence, elle reprit, la tête baissée:

– Ma tante Amélie sait cela; et moi je sais que cela la rend triste.

– Elle serait triste sans cela, protestai-je d’une voix mal assurée. Il est de son tempérament d’être triste.

– Oh! vous cherchez toujours à me rassurer, dit-elle avec une sorte d’impatience. Mais je ne tiens pas à être rassurée. Il y a bien des choses, je le sais, que vous ne me faites pas co

Sa voix devenait de plus en plus basse; elle s’arrêta comme à bout de souffle. Et comme, reprenant ses derniers mots, je demandais:

– Que parfois?…

– De sorte que parfois, reprit-elle tristement, tout le bonheur que je vous dois me paraît reposer sur de l’ignorance.

– Mais, Gertrude…

– Non, laissez-moi vous dire: Je ne veux pas d’un pareil bonheur. Comprenez que je ne… Je ne tiens pas à être heureuse. Je préfère savoir. Il y a beaucoup de choses, de tristes choses assurément, que je ne puis pas voir, mais que vous n’avez pas le droit de me laisser ignorer. J’ai longtemps réfléchi durant ces mois d’hiver; je crains, voyez-vous, que le monde entier ne soit pas si beau que vous me l’avez fait croire, pasteur, et même qu’il ne s’en faille de beaucoup.

– Il est vrai que l’homme a souvent enlaidi la terre, arguai-je craintivement, car l’élan de ses pensées me faisait peur et j’essayais de le détourner tout en désespérant d’y réussir. Il semblait qu’elle attendit ces quelques mots, car, s’en emparant aussitôt comme d’un chaînon grâce à quoi se fermait la chaîne:

– Précisément, s’écria-t-elle: je voudrais être sûre de ne pas ajouter au mal.

Longtemps nous continuâmes de marcher très vite en silence. Tout ce que j’aurais pu lui dire se heurtait d’avance à ce que je sentais qu’elle pensait; je redoutais de provoquer quelque phrase dont notre sort à tous deux dépendait. Et songeant à ce que m’avait dit Martins, que peut-être on pourrait lui rendre la vue, une grande angoisse étreignait mon cœur.