Страница 13 из 105
– Cela est étrange!… Et elle s’exprime…?
– En très-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux, mais sans bassesse; je dirai plus: malgré la douceur extrême de sa voix et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une sorte de tristesse fière qui me confond. Si elle n’appartenait pas à la malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette fierté a
– Mais c’est tout un roman! s’écria Clémence, intéressée au dernier point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien n’était souvent plus amusant à faire que le bien. Et quels sont ses rapports avec les autres priso
– Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par état et par habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d’éto
– En si peu de temps?
– Elles éprouvent pour elle non-seulement de l’intérêt, mais presque du respect.
– Comment! ces malheureuses…
– Ont quelquefois un instinct d’une singulière délicatesse pour reco
– Et elles ne haïssent pas cette pauvre jeune fille?
– Bien loin de là, madame: aucune d’elles ne la co
– Comment dites-vous ce nom, madame?
– La Goualeuse… c’est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a été écrouée ici ma protégée, qui, je l’espère, sera bientôt la vôtre, madame la marquise… Presque toutes ont ainsi des noms d’emprunt.
– Celui-ci est singulier…
– Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune fille a, dit-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son accent est enchanteur…
– Et comment a-t-elle échappé à cette vilaine Louve?
– Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle courut à elle l’injure à la bouche, son couteau levé; toutes les priso
– Je le crois bien, dit Mme d’Harville, péniblement émue.
– Les plus mauvais caractères, reprit l’inspectrice, ont heureusement quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d’une résignation déchirante, la Louve, remuée, a-t-elle dit plus tard, jusqu’au fond de l’âme, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds, et s’écria: «J’ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus forte que toi; tu n’as pas eu peur de mon couteau, tu es brave… j’aime les braves; aussi maintenant, si l’on voulait te faire du mal, c’est moi qui te défendrais…»
– Quel caractère singulier!
– L’exemple de la Louve augmenta encore l’influence de la Goualeuse, et aujourd’hui, chose à peu près sans exemple, presque aucune des priso
– Quelle observation étrange!
– Ces malheureuses n’ont aucun sentiment religieux, et elles ne se permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilège ou impie; vous verrez, madame, dans toutes nos salles, des espèces d’autels où la statue de la Vierge est entourée d’offrandes et d’ornements faits par elles-mêmes. Chaque dimanche, il se brûle un grand nombre de cierges en ex-voto. Celles qui vont à la chapelle s’y comportent parfaitement; mais généralement l’aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour revenir à la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: «On voit qu’elle n’est pas comme nous autres, à son air doux, à sa tristesse, à la manière dont elle parle… – Et puis enfin, reprit brusquement la Louve, qui assistait à cet entretien, il faut bien qu’elle ne soit pas des nôtres; car ce matin… dans le dortoir, sans savoir pourquoi… nous étions honteuses de nous habiller devant elle…»
– Quelle bizarre délicatesse au milieu de tant de dégradation! s’écria Mme d’Harville.
– Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est inco