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Chacun vida son verre, et l’on se sépara.

II

La vieille comtesse A

«Bonjour, grand-maman*, dit un jeune officier en entrant dans le cabinet; bonjour mademoiselle Lise. Grand-maman*, c’est une requête que je viens vous porter.

– Qu’est-ce que c’est, Paul?

– Permettez-moi de vous présenter un de mes amis, et de vous demander pour lui une invitation à votre bal.

– Amène-le à mon bal, et tu me le présenteras là. As-tu été hier chez la princesse ***?

– Assurément; c’était délicieux! On a dansé jusqu’à cinq heures. Mademoiselle Eletzki était à ravir.

– Ma foi, mon cher, tu n’es pas difficile. En fait de beauté, c’est sa grand-mère la princesse Daria Petrovna qu’il fallait voir! Mais, dis donc, elle doit être bien vieille, la princesse Daria Petrovna?

– Comment, vieille! s’écria étourdiment Tomski, il y a sept ans qu’elle est morte!»

La demoiselle de compagnie leva la tête et fit un signe au jeune officier. Il se rappela aussitôt que la consigne était de cacher à la comtesse la mort de ses contemporains. Il se mordit la langue; mais d’ailleurs la comtesse garda le plus beau sang-froid en apprenant que sa vieille amie n’était plus de ce monde.

«Morte? dit-elle; tiens, je ne le savais pas. Nous avons été nommées ensemble demoiselles d’ho

La vieille comtesse raconta pour la centième fois une anecdote de ses jeunes a

«Paul, dit-elle en finissant, aide-moi à me lever. Lisanka, où est ma tabatière?»

Et, suivie de ses trois femmes de chambre, elle passa derrière un grand paravent pour achever sa toilette. Tomski demeurait en tête à tête avec la demoiselle de compagnie.

«Quel est ce monsieur que vous voulez présenter à madame? demanda à voix basse Lisabeta Ivanovna.

– Naroumof. Vous le co

– Non. Est-il militaire?

– Oui.

– Dans le génie?

– Non, dans les chevaliers-gardes. Pourquoi donc croyiez-vous qu’il était dans le génie?» La demoiselle de compagnie sourit, mais ne répondit pas.

«Paul! cria la comtesse de derrière son paravent, envoie-moi un roman nouveau, n’importe quoi; seulement, vois-tu, pas dans le goût d’aujourd’hui.

– Comment vous le faut-il, grand-maman*?

– Un roman où le héros n’étrangle ni père ni mère, et où il n’y ait pas de noyés. Rien ne me fait plus de peur que les noyés.

– Où trouver à présent un roman de cette espèce? En voudriez-vous un russe?

– Bah! est-ce qu’il y a des romans russes? Tu m’en enverras un; n’est-ce pas, tu ne l’oublieras pas?

– Je n’y manquerai pas. Adieu, grand-maman*, je suis bien pressé. Adieu, Lisabeta Ivanovna. Pourquoi donc vouliez-vous que Naroumof fût dans le génie?»

Et Tomski sortit du cabinet de toilette. Lisabeta Ivanovna, restée seule, reprit sa tapisserie et s’assit dans l’embrasure de la fenêtre. Aussitôt, dans la rue, à l’angle d’une maison voisine, parut un jeune officier. Sa présence fit aussitôt rougir jusqu’aux oreilles la demoiselle de compagnie; elle baissa la tête et la cacha presque sous son canevas. En ce moment, la comtesse rentra, complètement habillée.

«Lisanka, dit-elle, fais atteler; nous allons faire un tour de promenade.»

Lisabeta se leva aussitôt et se mit à ranger sa tapisserie.

«Eh bien, qu’est-ce que c’est? Petite, es-tu sourde? Va dire qu’on attelle tout de suite.

– J’y vais», répondit la demoiselle de compagnie. Et elle courut dans l’antichambre. Un domestique entra, apportant des livres de la part du prince Paul Alexandrovitch. «Bien des remerciements. – Lisanka! Lisanka! Où court-elle comme cela?

– J’allais m’habiller, madame.

– Nous avons le temps, petite. Assieds-toi, prends le premier volume, et lis-moi.» La demoiselle de compagnie prit le livre et lut quelques lignes.

«Plus haut! dit la comtesse. Qu’as-tu donc? Est-ce que tu es enrouée? Attends, approche-moi ce tabouret… Plus près… Bon.»

Lisabeta Ivanovna lut encore deux pages; la comtesse bâilla.

«Jette cet e

– La voici, répondit Lisabeta Ivanovna, en regardant par la fenêtre.

– Eh bien, tu n’es pas habillée? Il faut donc toujours t’attendre! C’est insupportable.»

Lisabeta courut à sa chambre. Elle y était depuis deux minutes à peine, que la comtesse so

«On ne m’entend donc pas, à ce qu’il paraît! s’écria la comtesse. Qu’on aille dire à Lisabeta Ivanovna que je l’attends.»

Elle entrait en ce moment avec une robe de promenade et un chapeau.

«Enfin, mademoiselle! dit la comtesse. Mais quelle toilette est-ce là! Pourquoi cela? À qui en veux-tu? Voyons quel temps fait-il? Il fait du vent, je crois.

– Non, Excellence, dit le valet de chambre. Au contraire, il fait bien doux.

– Vous ne savez jamais ce que vous dites. Ouvrez-moi le vasistas. Je le disais bien… Un vent affreux! un froid glacial! Qu’on dételle! Lisanka, ma petite, nous ne sortirons pas. Ce n’était pas la peine de te faire si belle.»

«Quelle existence!» se dit tout bas la demoiselle de compagnie. En effet, Lisabeta Ivanovna était une bien malheureuse créature. «Il est amer, le pain de l’étranger, dit Dante; elle est haute à franchir, la pierre de son seuil.» Mais qui pourrait dire les e